Tours acides
Afin de ne pas avoir à tapoter la cigarette contre le bord du cendrier, Doynel le souleva d'une main molle pour le poser sur la banquette crasseuse. En dégageant le réceptacle collé à la table par la crasse, il s'échappa de la nappe plastique un bruit poisseux. De son autre main, celle tenant un briquet, il venait de gratter la poisse de la banquette avec un doigt dont l'ongle s'était noircie à la rogner. Il se le cura et fit une pichenette du résidu avant de porter le briquet à sa cigarette, la cigarette à sa bouche pour l'allumer avec indolence.
Sur le mur en face de lui, dans l'humidité de la salle servant en principe de réunion et qui tenait plutôt d'un couloir avec une table au milieu, la télévision diffusait un reportage patchwork fait de morceaux d'autres documentaires qu'il avait tous vu plusieurs fois :
« Vous voyez, disait un scientifique, un de ceux qu'on ne voyait qu'à la télé au point de se demander s'ils existaient vraiment, avant le terrablast, et avant que l'homme ne soit astreint par la submersion de toute terre à se réfugier dans des tours, je parle d'il y a quelques centaines d'année bien entendu, l'humanité était victime de tout un tas de maladies qui ont désormais été éradiquées. C'est bien simple : auparavant, la température de l'air extérieur pouvait varier dans une même journée de quinze sinon vingt – trente degrés !”
Entre les gros plans du scientifique vomissant sa doxa, des images montraient de mauvais commédiens tousser sous un arbre.
“ Par conséquent, les hommes attrapaient alors des maladies extrêmement contagieuses et très virulentes ; ils étaient parfois malades trente, quarante jours par ans, et redonnaient ces maladies aux proches, et ainsi de suite. Ça, aujourd'hui, ça n'existe plus ! Et l'Ordre n'y est pas pour peu de choses...”
Cette fois des images de travailleurs souriants dans les espaces confinés de la tour avaient remplacé les tubars.
“grâce aux aménagements intérieurs purifiés, les germes de maladies ont aujourd'hui totalement disparu. La vie dans les tours est bien plus saine que l'ancienne vie à l'air dit improprement “libre”. Nombre de ces maladies qu'on nommait autrefois rhume ou grippe pouvaient causer des milliers de morts. Maintenant, grâce à la modernité, c'est fini ! Les familles ne meurent plus à cause de contaminations faites au contact de chacun des membres »
Doynel baissa les yeux. L'évocation conjointe de la famille et de la mort dévia ses pensées vers sa sœur Vaitia, décédée à peine deux mois plus tôt. À vingt-quatre ans, elle venait (déjà !) d'intégrer les étages à « air à 80% » et évoluait fréquemment à 82 voir 85%. Elle se battait pour une promotion pouvant l'amener aux portes du 90%, un fait exceptionnel pour quelqu'un de son âge et de sa condition. Mais l'objet de son succès avait probablement entraîné sa perte. Spécialiste des processus chimiques visant à travailler la vase des grands fonds pour en faire de l'engrais, un cancer fulgurant l'avait emporté en moins de trois semaines. “Une affaire de matériel d'irradiation mal réglé”, avaient erructé les médecins en guise d'explication à Doynel - oraison jetté telle une miette à un affamé. En trois semaines elle avait perdu ses cheveux, ses muscles puis le peu de graisse qu'elle avait, au point de devenir un repoussant squelette. Sa peau s'était grevée de trous odieux la faisant ressembler à un papier brun cramoisie au fond d'une poubelle. Elle avait perdu sa beauté avant de perdre la vigueur de son regard, ses cheveux, puis la vie. Elle s'était éteinte sans aucune plainte, faute de force pour les exprimer. Lorsqu'elle fut enfin morte, on avait demandé à leur oncle, leur seul et dernier familier, de bien vouloir quitter le service où elle avait succombé. L'homme était un 75% et les infirmiers craignaient qu'il ne profite de “l'aubaine” pour demeurer dans les lieux et bénéficier, sans l'avoir mérité, du taux d'oxygène.
Doynel, en sortie au moment où elle avait trépassé, ne s'en remettait pas. Il gardait son masque habituel mais en dedans, plus rien ne fonctionnait. On lui avait appris la nouvelle après le débriefing retour. Il n'avait pas pu la voir une dernière fois. De toute façon, elle n'avait plus rien de semblable à l'intellectuelle facétieuse de ses souvenirs, pas toujours souriante, mais sans cesse perçante, avec un esprit et un regard limpide comme un morceau de verre brut.
Le reportage continuait : un autre scientifique, responsable du travail, la mine écœurée en évoquant les anciennes organisations, expliquait :
« le problème, c'est qu'avant le terrablast, tout le monde vivait avec la même quantité d'air. Lorsqu'il y avait de la pollution, c'est-à-dire des vapeurs toxiques, tout le monde en souffrait, personnes méritantes comme personnes non méritantes, et inverse lorsque l'air était pur : tout le monde en bénéficiait mais sans toujours en faire un bon usage. Est-ce qu'une personne qui ne fait pas grand chose à droit à un oxygène à 80% ? A titre personnel, j'en doute... »
Doynel pour sa part vivait à 73%, avec assez peu d'espoir de gagner en niveau avant quelques temps. Seul son scaphandre de plongeur lui permettait de respirer mieux. Ses pensées sombres avaient eu le dessus sur le verbillage du documentaire. Sa cigarette allumée était déjà consumée à moitié avant qu'il n'en ait tiré une bouffée.
« Pourquoi les moins méritants devraient respirer le même air que les plus méritants ? Regardez, les moins productifs sont aussi ceux qui fument le plus. Quand on a un air à 45-50%, fumer une cigarette est criminel en un sens, et pourtant, ils fument... »
Il tira enfin sur sa cigarette, la seule activité permettant de faire vaquer ses pensées loin des préoccupations quotidienne au moins aussi puantes que l'air humide des étages inférieurs. Il consuma le reste en une seule inspiration. Dans les bars miteux ou dans les arènes, il avait entendu dire qu'avant le terrablast la vie n'était pas si dure qu'on le disait. Peut-être même, affirmaient certains, avait-elle été meilleur. Lui n'en avait aucune idée mais s'il ne ferait jamais le deuil d'une soeur un peu trop aimée, il avait fait celui du discours que l'Ordre diffusait via ces documentaires de télévision. La bouche ouverte, il recrachait la fumée en regardant l'écran sans vraiment prêter attention aux images de synthèse montrant la nature et les espaces hostiles des temps anciens, avant que les hommes ne se cantonnent dans les tours, avant que l'extérieur eut finit d'être aspergé de pluies acides à vous trouer la peau et le sol presque entièrement recouvert d'une mer acide elle aussi, un océan sombre dont il avait fait son métier.
Ce n'étaient pas des pensées qui encombraient son esprit, mais des ruminations ; il n'avait certes pas versé de larmes à l'annonce du décès de Vaitia, mais il se sentait depuis au bord d'une faille. Tout son esprit vacillait. Il avait perdu le seul pan de douceur qu'il n'avait jamais connu et plus rien ne semblait devoir contrebalancer l'arrogance qui avait toujours été la sienne – arrogance qui lui saillait pour survivre à ce métier de plongeur comme son scaphandre le protégeait des pressions des grands fonds et de la mer irradiée. Plongeur : un des métiers les plus dangeureux, le seul toutefois à vous apporter cet espace dont les humains d'avant pouvaient profiter. Dans le noir de l'océan, nul mur, nulle cloison, nul plafond, nul couloir ou salle encombrée d'une foulle suante ne restreignait plus votre horizon. Dans la Tour, l'espace se limitait aux centimètres vitaux environnant chaque personne, guère plus. Ce grand noir radioactif fait de vide dans lequel on le payait pour plonger l'aspirait, seul espace de fuite même si dans ces masses sombres, plusieurs centaines sinon des milliers de mètres sous la surface, la lumière des scaphandres poussée à fond permettait au mieux de distinguer quelques mètres devant soi. Il bravait au quotidien des dangers tels que des tourbillons, tornades d'eau, éclairs sous-marins, courants en bourrasques à plus de 200km/h. Les dangers de la nature hostile et sauvage des anciens temps était-ils plus violents ? Il en doutait définitivement. Ces doutes l'envahissaient jusqu'au plus profond de ses nuits où ses yeux ne se fermaient plus sinon lorsqu'ils sombrait enfin dans un sommeil épuisant dont il sortait de plus en plus fatigué.
La cigarette avait brûlé jusqu'au filtre sans qu'il ne s'en rende compte. La porte de la salle s'ouvrit avec vitesse. Sans bruit, Maria Sils entra dans la pièce.
-c'est bien toi qui est d'astreinte, Doynel ? Demanda-t-elle en regardant un bordereau numérique qu'elle tenait dans sa main.
Comme si elle ne savait pas qu'il était d'astreinte... "Elle fait les équipes, cette conne !" pensa-t-il. Il acquiesça d'un geste simultané de la main et de la tête. La question n'annonçait rien de bon, mais la corvée en vue ne serait peut-être pas pour autant des plus difficiles.
-on a un « pipe » bouchée sur T7. Il faut s'y rendre pour voir ce qu'il se passe. C'est à nous de s'y coller.
-Maria, j'ai fini mon astreinte dans 2h... il regarda l'heure sur l'écran de la télévision – même pas, dans à peine plus d'une heure trente...
Sans le regarder, elle avait fermé la porte par laquelle elle était entrée pour en ouvrir une seconde en face. Elle trancha sans attendre qu'il ait eu fini de se plaindre :
-eh bien dans 10 minutes de toute façon, on est en salle briefing S3 avec nos sous-scaphandres harnachés. À tout à l'heure.
Elle avait parlé à voix basse, presque sans bouger les lèvres et machoires, en un souffle sec.
Elle agrippa une poignée de porte pour sortir:
-Putain, Maria, merde ! Fit-il avant qu'elle n'ait quitté la pièce. Une seconde d'hésitation dans le mouvement de sa cheffe au moment de clore la porte montra qu'elle avait bien entendu la protestation. Mais elle s'en fut sans rien dire de plus. De toute façon Doynel n'aurait pas bronché d'avantage. Allez savoir jusqu'où elle pouvait aller si elle se mettait tout un coup à vous avoir dans le nez. Il prit le cendrier, le reposa sur la table, se leva de la banquette poisseuse pour se servir un verre de chlorovert, le soda énergétique dont les scaphandrier avaient droit en des quantités illimités lors de leurs astreintes. Il but quelques gorgées, regarda de nouveau l'écran de télévision et se ravisa de fumer une autre cigarette. Il lâcha un juron puis sortit à son tour.
Un instant il refit dans sa tête le chemin accomplit depuis qu'il avait rejoint l'équipe de scaphandriers, la M8. L'unité était connue pour se voir confier les missions les plus difficiles. C'est la dernière promotion dont il avait bénéficié, il plafonnait depuis à un oxygène de 73%. Maria dite « Maria-la-tanquée » pour ses larges épaule et son visage carré et plat surmontant un poitrail large lui-aussi, était sa cheffe depuis lors. Jamais elle ne vous regardait dans les yeux ; s'ils avaient discuté ensemble une ou deux fois c'était sans s'ouvrir ou à peine plus que lorsqu'elle vous donnait un ordre ou une mission. Avec sa réputation de mauvaise coucheur, les plus frustrés de l'équipe comme Fust, à l'époque, l'avaient affublé de surnoms salaces. Depuis, Fust était mort écrasé sous un bloc de béton de plusieurs tonnes alors que des sangles avaient lâché lors d'une mission d'excavation de décombres sous-marins anciens. C'était Grimov qui s'en était allé récupérer son scaphandre. Malgré le poids du béton, le scaphandre avait put être nettoyé, réparé et redonné à une nouvelle, Ikoma, celle qui justement allait être d'astreinte à la suite de Doynel. À une heure près, c'était à elle de se taper la corvée.
Il lâcha un juron à mi-voie et quitta la pièce.
*
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