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Tours acides (2)

Publié le par Scapildalou

[partie précédente]

Lorsqu'elle rentra dans la salle S3 un peu moins d'un quart d'heure plus tard, Maria sembla étonnée d'y trouver Doynel, son sous-scaphandre bouclé, casque et serre-tête prêts à être branchés et toutes les poches parées. Au contraire, elle n'avait pas encore finie de s'harnacher ; à sa suite Wyvord pénétra dans le local tandis qu'une grande assistante aidait Maria à finir de s'habiller. Après avoir bredouillé quelques paroles introductives, le chef de compagnie Wyvord commença le briefing. Il s'agissait d'aller déboucher un « pipe », une de ces grandes pompes chargée d'aspirer cette vase gisant au fond de l'océan et qui, une fois traité, fournissait l'essentiel des matières premières de la Tour. Vaitia travaillait sur l'amélioration du traitement de ces boues afin d'en faire de l'engrais – Doynel fut de nouveau aspiré par la boucle de ses ruminations. Quoiqu'il en soit, un de ces pipe venait de se boucher, avait annoncé le centre de contrôle (code AKKA sur la fréquence 5 ce jour là) qui avait échoué à résoudre la panne à distance. Il fallait donc s'y rendre et voir d'où elle venait puis enfin la résorber. La profondeur était de 980 mètres environ, pas de tornade d'eau prévue dans les heures à venir, ni de lames de fond. Temps de trajet aller environ 1h30. Une mission de 5h au bas mot. Doynel souffla.

 

Tours acides (2)

Lorsque Wyvord eut finit, il demanda à Maria si elle avait pu régler le problème du matériel :

-ça n'a pas été simple, mais on va avoir le BPVE [Batiscaphe Porteur Voyage Exterieur] 71 qui a été rechargé pour l'occasion. Nous aurons une autonomie de 15 heures environ, largement de quoi aller sur les lieux, réparer et rentrer et, éventuellement, faire face à un gros imprévu. Norda s'occupe du matériel, donc il ne devrait pas y avoir de problème.

Wyvord haussa les épaules et fit une moue ironique :

-de quoi faire plus de deux aller-retour ! que demande le peuple ? Fit-il en guise de conclusion, avec un sourire en coin. Peut-être croyait-il avoir fait une blague.

Doynel se garda bien de répondre à cette non-question mais sa moue et son visage trahissaient largement le fond de sa pensée. Wyvord regarda tour à tour les deux plongeurs. Il semblait ne pas remarquer la grimace de ce Doynel. Maria pour sa part avait les yeux baissés sur les instructions de mission posées sur la minuscule table de la pièce exiguë. Le patron de la compagnie ne put seulement accrocher le regard de Doynel qui tendait les bras en croix pour que son assistant attache des parties du sous-scaphandre avant de s'en aller rejoindre la salle d'équipement. Obligé de répondre à son chef qui ne le lâchait pas des yeux et attendait une réponse à sa remarque débile, il jeta un sarcastique :

-parfait !

-si c'est bon, on peut y aller alors, fit Maria ne relevant pas l'esprit de la réponse de son équipier.

Wyvord leur souhaita une bonne mission. Comme si une mission pouvait être bonne, pensa le plongeur, comme si une mission pouvait apporter du bon, du positif ou... Mieux valait se concentrer désormais (« ne pas penser au futur » - c'était une des devises des scaphandriers). Il franchit le seuil de la pièce sans un regard pour Wyvord, prit le couloir minuscule l'amenant à la salle d'équipement. Intégrer le scaphandre entier et l'équipement allant avec prenait au bas mot une heure entière, c'est-à-dire qu'il allait plonger au moment même où son astreinte allait théoriquement prendre fin. 24 heures d'astreinte, et il fallait que la corvée tombe au dernier moment ou presque. Les histoires de ce genre, les corvée tombant à 10 ou 15 minutes avant la fin d'une astreinte étaient légions dans les équipes ; les responsables, à commencer par Maria, n'étaient pas du genre à s'enticher de ce type de considérations. Pour eux, s'il vous restait ne serait-ce que 5 minutes, vous étiez encore d'astreinte, la question de refiler la tâche comme on refile une poubelle à l'équipe suivante ne se posait donc pas.

Dans la salle d'équipement, les assistants s'affairaient déjà sur les scaphandres des deux plongeurs.

Chaque plongeur avait son scaphandre, chaque scaphandre avait son ou ses assistant-scaphandriers attitrés.

Doynel tendit sa main fermée en arrivant devant les deux s'occupant du sien, les saluant par leurs noms. Ils cognèrent leurs poings contre son poing tendu sans le regarder dans les yeux. Toujours sans le regarder, l'un des deux sortit une cigarette, la lui fourra dans la bouche sans rien lui demander puis l'alluma, avant de poser le paquet contre une armoire sur laquelle un panneau interdisant de fumer avait été raturé par une main facétieuse qui avait rajouté dessus, au stylo, un « ah? » sarcastique. En dessous, effacé par une main plus totalitaire, on lisait encore un "merci d'aller fumer dehors" frisant l'insubordination. La sortie se faisait par la piscine 04, une des plus dure : les courants de face y entraînaient des tourbillons menaçant de vous écraser contre les parois sous-marines de la Tour. 

Tours acides (2)

 

-Maria, tu nous sors de là ? Demanda-t-il à sa capitaine avec un air de défi.

-Non. Tu t'en occupes, répondit-elle d'un souffle sans relever, encore une fois, le sarcasme.

Un des deux assistants de Doynel le frappa d'une petite tape sur la tête pour marquer sa défaite. Sans le savoir, lui et Maria eurent en même temps une pensée similaire : ils allaient dans les prochaines heures trouver le temps long, l'un avec l'autre.

Mais Doynel, à son habitude, celle de la plupart des plongeurs en fait, n'avait pas fini de railler

-Poryl ? Fit-il à l'un de ses deux assistants

-ouep... répondit l'autre nonchalamment

-Si jamais je me plaît trop en dehors et que j'y demeure, promis, je te ferai parvenir un mot pour que tu rappelles de moi.

-tu reviendras de toute façon...

-Pourquoi ?

-t'as pas de clopes...

La seule raison de demeurer dans la flotte était de toute façon d'y laisser la peau et en ce cas, nul risquait de manquer de cigarettes. Tous évacuèrent néanmoins cette idée.


 

 

Tours acides (2)

L'équipement ou armement des scaphandre répondait à des rituels codifiés. Les monstres de métal et de technologie pesaient un poids énorme obligeant les scaphandriers à être escortés jusqu'aux bassins de plongée par les équipiers les soutenant de toutes leurs forces. Si un scaphadrier venait à chuter, il était incapable de se relever seul. Les piscines étaient de longs tubes de plusieurs mètres de large, encombrés de techniciens soudant des pièces en urgence, poussant des bouteilles ou des instruments. Au milieu du bruit et de l'effervescence, l'arrivée des plongeurs que l'on attachait à une chaîne pour les soutenir et les soulever au dessus du rebord, poussait les techniciens à s'écarter du chemin, eux qui en principe dans ces espaces restreints défendaient chaque centimètre nécessaire à leurs gestes comme une ressource vitale. Tous se redressaient une seconde et saluaient d'une brève inflexion de la tête les plongeurs, avant de s'en retourner, fébriles, à leur activité. Certaines équipes, dans certaines piscines, mettaient en scène l'arrivée des plongeurs avec une musique épique mais à la M8, de longue date, les chefs avaient décidé de la jouer profil bas. L'équipe avait une réputation d'élite. Maria, la première, préférait ne pas en rajouter. Et puis de toute façon, le silence radio était sa marque de fabrique.

Les lumières jaunes des projecteurs venant du plafond ou d'en dessous de la surface faisaient régner au contact de l'eau visqueuse une atmosphère faite de surface brunes et d'ombres verdâtres, le tout secoué d'une multitude de bruits, de crissements, de claquements sourds et de cris incompréhensibles.

En hauteur, derrière de larges vitres, des contrôleurs regardaient la scène et donnaient des ordres à travers des micros.

On donna l'ordre de descendre le BPVE à la surface avec un bruit de moteur et des claquements métalliques résonnant encore plus forts que les autres. Tout résonnait dans ce hall : voix, cliquettements, gongs, vaguelettes d'eau poisseuse... Seul les techniciens nécessaires restèrent au bord du bassin, les autres quittant les lieux durant l'opération. Les chaînes soulevèrent enfin les deux plongeurs et les disposèrent de part et d'autre du véhicule sous-marin. Le BPVE 71 était composé d'un long fuselage tubulaire de plus d'un mètre cinquante de large et de six ou sept de long, traversé d'une aile au bout desquels deux autres fuselages étaient rivés. Les membres de l'équipage prenaient place en dehors de l'appareil, sur l'avant, de part et d'autres du fuselage central. Ils s'attachaient à des "Pods" sur lesquels ils pouvaient lire, sur des écrans ultra-résistants, les informations essentielles. Ces écrans, peu visibles en profondeur, étaient relayés dans les scaphandres où les plongeurs avaient le nez vicé à des colimateurs diffusant toutes les informations nécessaires à la navigation et à leur survie.

Deux assistants avaient sauté sur le dos du BPVE et vérifièrent les attaches des plongeurs et les informations vitales. Un dernier test des radios et équipements fut réalisé avant que les deux assistants ne dégagent d'un bond du submersible après l'avoir détaché des chaînes le maintenant au plafond.

Le BPVE commençait à s'enfoncer. Après les derniers checks, Doynel prit enfin les commandes et fit descendre le batiscaphe à une vingtaine de mètres sous la surface. Le sommet de la piscine fut fermé par un toit mobile, coupant la lumière lugubre qui en emmanait pour plonger les deux scaphandriers dans le noir, excepté la lueur provenant de deux rais de lumières orange indiquant la porte.

Ces deux rais se rétrécirent progressivement vers le haut, indiquant ainsi que la porte devant eux s'ouvrait puis, après quelques secondes, une lumière bleu intense s'alluma, signe que la porte était ouverte et que le grand noir auquel ils faisaient face était désormais celui de l'océan.

Dans la radio, le contrôle confirma l'ouverture totale et annonça les courants dont certains tourbillons se faisaient déjà ressentir, faisant trembler le bathyscaphe. Les moteurs étaient sous tension : Doynel donna la puissance et l'orientation favorable à une sortie relativement en douceur.

*

 

[Suite]

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