Overblog Tous les blogs Top blogs Politique Tous les blogs Politique
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Malgré le progrès

Publié le par Scapildalou

J'ai dit ailleurs sur ce site (notamment dans la critique ouverte envers Yan Lecun cf l'article « chercheur en intelligence artificielle ou chercheur à intelligence superficielle » et l'article « notes sur le progrès ») qu'il n'y a pas de « progrès » si le qualificatif de « social » ne peut-être apposé. En d'autre termes, à part le « progrès social », on ne peut considérer qu'il y ait du progrès.

Radical ?

Que né-ni !

Qu'est-ce que le progrès ? Comment entendre ce terme ? Qu'est-ce qui, dans la nuit, fait écho à ce qui se dévoile de ce terme connoté si positivement aujourd'hui ? (ou pour le dire autrement, de quoi se compose la face cachée de l'iceberg, de ce que nous ne voyons pas à première vue si l'on ne s'arrête pas sur le terme « progrès »)

 

I-Le progrès : une injonction

Certes, il y avait une partie de la réponse dans la question. Le progrès a de nos jours une connotation méliorative, pour ne pas dire « excessivement méliorative ». Est bien vu ce qui est du progrès, ce qui relève du progrès.

Dès lors, il y a une dimension performative au terme progrès ; ce qui veut dire que, si je colle « progrès » à un objet quelconque de la réalité, alors cet objet sera bien vu par autrui. C'est un peu comme le fait de porter une blouse blanche dans un hôpital, ou un uniforme de pompier : les gens ne s'adresseront pas à vous de la même façon que si vous vous habillez comme un sac, et portant dans les deux cas vous disposeriez des mêmes capacités. La façon de s'habiller est performative donc ; or le langage est « un habillement » (comme je l'ai dit aussi par ailleurs, et je reprends ce terme notamment à Wittgenstein).

 

Le langage est un habillement de quoi ? Et bien il s'agit « d'habiller » des termes (des articulations de signes, lorsque l'on parle ces signes sont des sons, ici, dans ce texte, il s'agit, pour aller vite, de signes écrits), de façon à leur donner une signification, c'est-à-dire un sens partagé, dans un ensemble de termes et de signification dont la juxtaposition complète forme un ensemble culturel.

 

Or, le terme « progrès » est sacrément bien habillé ! Autant dire même, qu'il porte des fringues de luxe (1), mais, pour filer la métaphore, disons qu'il ne s'habille pas partout non plus (2).

 

1-des fringues de luxe :

En effet, les termes sont toujours connotés, disons dans un champ lexical, qui permet de conférer un sens à un mot (exemple : la représentation mentale n'est pas identique si je vous dit que « j'ai passé mon après midi à feuilleter sur l'herbe, et j'ai le cerveau qui fume », ou si je vous dit que « j'ai passé mon après midi à fumer de l'herbe dans des feuilles » : vous avez compris que je ne parle pas du même terme « fumer » ni « feuille » ni « herbe »).

 

Mais il ne s'agit pas juste d'un sens qui est conféré à ces signes ; il y a aussi un ensemble de jeux de valeurs : chaque terme est connoté plus ou moins négativement, plus ou moins positivement, etc. Si on attend de vous que vous travailliez sur des documents pour votre boulot, la phrase « j'ai passé mon après midi à feuilleter sur l'herbe, et j'ai le cerveau qui fume » sera noté très positivement. Par contre, si vous répondez « j'ai passé mon après midi à fumer de l'herbe dans des feuilles » ce sera noté négativement – et vous avec, car la performativité est dans les deux sens : non-seulement le moine choisi son habit, mais en plus en langage comme ailleurs, l'habit fait le moine...

Et inversement, si vous dites à vos copains festifs « j'ai passé mon après midi à fumer de l'herbe dans des feuilles » vous serez bien vu, tandis que si vous leurs dites  j'ai passé mon après midi à feuilleter sur l'herbe, et j'ai le cerveau qui fume », ils se diront certainement (« tiens, encore un qui se prend trop au sérieux » - et je souligne trop pour indiquer la notion de quantité qui est en fait une mesure par rapport, ici, à un étalon implicite, tout comme une balance sert à donner de la valeur à un poids, un mètre à une taille, etc.)

 

Et bien, dites « j'aime le progrès », et vous serez toujours ou presque bien vus dans notre société. Dites « je n'aime pas le progrès », même si vous ajoutez « celui dont parle Yan Lecun, qui est payé par facebook pour diffuser son idéologie sur la radio publique » il se dégagera la suspicion que vous êtes un chouïa arriérés et anti-moderniste (donc guère potable).

 

 

2-Le mot « progrès » ne s'habille pas partout

Ses fringues de luxe sont achetés dans la même boutique ! Cette boutique, qui habille le terme « progrès », si on devait lui donner un nom, ce serait « la boutique technologies-numériques ». En effet, l'isolation thermique en chanvre par exemple n'est pas vu comme un progrès, mais comme un geste écologique, quand par contre la « maison intelligente » avec des capteurs capables de déterminer votre rythme cardiaque aura toute sa place dans la rubrique « progrès ».

 

En conclusion – pour le moment – on peut donc dire que « le progrès » est donc accolé a deux dimensions qui sont : une valence positive et un champs lexical fortement lié aux technologies numériques. La conséquence n'est pas des moindre, puisque ainsi disposé dans notre champs de représentations, tout ce que nous imaginons comme « progrès » passe par la dimension numérique. Or, si le progrès est coté positivement (c'est-à-dire qu'il est bien vu), il est par conséquent difficile de mettre des bémols à son emploi : ce serait mettre des bémols à quelque chose de positif, donc se poser en porteur de parole négatives, ce qui revient à être identifié négativement.

 

En d'autres termes : soit on ne parle pas du progrès, soit on en parle mais seulement en termes positifs et en évoquant des éléments propres aux technologies numériques. Confronté à un problème, le dépassement de ce problème c'est-à-dire la progession dans une démarche quelconque, sera par les tenants des organisations pensés sous l'angle unique ou presque du numérique.

 

II-de la différence entre une clé à molette et un ordinateur

Je me suis permis ce glissement rapide vers la question des organisations de travail pour cette raison que, dans les entreprises de service notamment, la tendance au tout numérique l'emporte. Au point même où l'usager prends sur lui une partie du travail normalement dévolue à l'employé (services rendus uniquement sur internet et non en boutique, etc.)

 

Or le progrès se manifeste comme une successions « d'outils », ou « d'applications » qui seraient neutres et abouties. Cependant, le progrès comme injonction fait que, partir du moment où une application est diffusé à un très large public (certains diraient « prolétarisé »), par définition, elle devient obsolète car appartenant à un nouveau passé. La marche du « progrès » repose sur le fait qu'une minorité dispose d'une nouveauté quand la majorité cherche à obtenir cette nouveauté. Le progrès porte en lui-même l'obsolescence de ses productions. Ne cherchez pas à être à l'heure, vous serez toujours en retard, même si vous êtes un bon codeur... il n'y a pas de progrès sans passé, et pas de constat d'obsolescence sans envie de progrès.

 

Le problème réside par ailleurs dans la multiplication conséquente d'objets numériques utilisant des fonctionnalités et langages (codes) divergeants. Dit comme ça, si votre Iphone ne peut communiquer certains éléments avec mon portable, ce n'est pas excessivement extraordinaire. Mais lorsqu'il s'agit pour des agents de compiler des données concernant leur travail par exemple, là, ça devient plus complexe. Aux logiciels dysfonctionnels s'ajoutent de nouveaux logiciels, etc. Les employeurs parlent d'outils, en parlant de ces logiciels.

 

Lorsque dans une usine un employé travaillait auparavant sur une machine, il apprenait à faire corps avec elle, à donner sens à des bruits, odeurs, vibrations, etc. Son savoir était « l'éprouvé », « l'expérience », synonyme de durée. Ses outils n'étaient pas juste des « outils neutres », par le biais de son inventivité, le travailleur pouvait leur confier de nouveaux usages pour lesquels ils n'étaient pas prévus, mais grâce auxquels il pouvait faire avancer son travail, c'est-à-dire garder la maîtrise sur son action et son environnement. C'est ce que j'ai déjà détaillé sur ce blog dans un article intitulé « l'outil contre la critique ». Un outil n'est jamais neutre, puisqu'il participe par son utilisation à l'interface qu'est l'action entre la personne et le monde qu'il construit. L'outil, c'est la continuation du corps car c'est par le corps et son usage que le travailleur s'approprie son outil – et cette appropriation est synonyme de durée. La durée de l'action, c'est l'identité, ce en quoi le travailleur et tout un chacun peut se reconnaître. Parce je cultive cette terre, parce que je travaille ici depuis longtemps, parce que j'ai passé un certain temps sur un projet, parce que j'ai fais des efforts répétés en un domaine particulier, je peux dire que j'ai donné de ma personne. Et ce à travers quoi j'ai éprouvé ma confrontation au réel du travail, là où je me suis éprouvé, c'est là où le corps et l'outil ont fait front commun. « En batissant cet immeuble, j'y ai laissé mon dos » ; « regardes mes mains comme elles sont » ; « j'ai sacrifié mes nuits et ma santé sur ce projet », etc.

 

Or le progrès, nous l'avons dit, c'est le changement constant. Ce changement constant, l'amélioration de logiciels, etc. empêche au travailleur de garder des prises stables sur son travail. Pire, cette accumulation « d'outils » dans les services par exemple créent une sursaturation de par 1-le manque de prises qu'ont les agents sur tous les logiciels qu'ils doivent manier

2-le manque de prises sur la concordance entre ces logiciels

3-le manque de prises sur les ratés de ces logiciels (il n'y a que les informaticiens pour croire qu'un ordinateur ne fait que ce qu'on lui dit!)

4-le manque de prise du fait des évolutions de ces logiciels – puisque contrairement à la clé à molette, un logiciel est rapidement dépassé, et peut être changé très vite.

Par ailleurs, le logiciel est composé de code. Lorsque je manie une clé à molette, il n'y a par d'inter-face entre le concepteur de la clé à molette et son utilisateur. Le rapport entre un tournevis et le travailleur qui le manie est fait, je l'ai dit plus haut, d'une continuité, au point de former un seul et unique corps – comme le cycliste fait corps avec son vélo, etc.

Le numérique introduit une rupture entre l'outil et le travailleur : c'est l'interface, qui est le langage du codeur. Or le codeur code en fonction de quatre éléments :

1-les codages en vigueur

2-sa subjectivité

3-les ordres donnés par ceux qui demandent la création du logiciel

4-le re-travail de ces ordres par le codeur

L'utilisateur, c'est-à-dire le travailleur est strictement exclu de cette chaîne de mise en place. Pire même, contrairement au maniement d'une machine sur laquelle les dirigeants de l'entreprise n'ont finalement guère de poids (ils se confrontent à ce qu'ils appellent « les résistances » - certains travailleurs prenant même des postures dangereuses pour leurs corps de façon à s'opposer aux procédures d'utilisation du matériel édictée par la direction), au contraire, dans le processus de codage entre en jeu la direction. L'interface du logiciel, le numérique, c'est la perte d'autonomie du travailleur dans son activité. Et comme ces interface évoluent sans cesse – puisque le progrès, c'est l'évolution constante, comme nous l'avons vu plus haut – alors le travailleur perds son expérience, il perds la continuité et partant, son identité.

 

III-Chier dans la colle, ou ailleurs : la question des externalités

 

Et puis si on parle progrès, parlons du numérique et de ce qu'il entraîne comme externalités. Les mentions apposées au bas des mails « ne pas imprimer ce mail, sauvegardez la nature en n'abusant pas du papier » sont une vaste fumisterie. Les milliers de mails que l'on garde sur notre boite sont stockées, or stocker, c'est user de l'énergie. Ainsi, regarder un film d'une heure en streaming consomme l'équivalent d'une année d'énergie de votre frigo, de par tous les circuits qui doivent être activés.

 

Au final, le numérique fait certes disparaître les savoirs et les identités, mais il n'y a moins de moins bien écologique que lui.

 

Sans compter bien entendu ces interfaces comme facebook, etc. qui détruisent les modalités de lien social (au travail notamment).

 

Il n'y a donc pas de progrès technologique dans le numérique ; il y a divergence technologique, mais la technologie elle même perdure si et seulement si des savoirs durables et identitaires sont mis en pratique. Le progrès est à ce titre une destruction technologique, une destruction symbolique, et une source de souffrance – en perdant les possibilités d'action par exemple sur leurs logiciels, les travailleurs perdent leurs capacités d'agir sur leur environnement, ce qui est pourtant la définition de la santé selon Canguilhem. La santé n'est pas un processus individuel, mais un processus social et psychosocial (sinon on ne parlerait pas de prise en charge des soins par exemple). Et le numérique, en faisant barrière de son code entre l'usager et le service, créé ce qui fait vivre le lien et le symbolique : la possibilité d'agir sur ce qui nous est donné : savoir et langage.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Commenter cet article