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Vers le hors chemin

Publié le par Scapildalou

Chroniques de pratique d'un psychologue en obstétrique dans les bidonvilles de Cayenne.

 

A travers cet article je souhaiterai plusieurs choses. La première, c'est tout d'abord initier une réflexion sur ce que je nomme la demande inversée dans la pratique du psychologue. Je vais faire un article un peu plus théorique à ce sujet, mais celui-ci sera une introduction. Je souhaiterai ensuite, dans le cadre de la demande inversée mais aussi dans le cadre de ce que certains nomment le transfert-contre transfert et qui retourne du cadre du praticien, réflechir sur la question de la séduction dans la pratique du psychologue. Enfin, cet article sera l'occasion de réaliser une chronique du quotidien de la pratique de la psychologie en milieu complexe.

 

1-La demande inversée

La pratique du psychologue comme dans toute intervention en sciences humaines se fonde sur le retravail de la demande, une étape cruciale de la prise en soin ou de l'intervention. Cette étape consiste à “transformer la commande en demande” comme on dit de le milieu de l'intervention en organisation.

Je détaille. L'intervenant et c'est le cas de tous les psychologues il me semble, partent du principe qu'une personne physique ou non va venir le voir en lui exprimant un problème, un soucis. Un peu comme lorsque vous allez chez le médecin à cause d'une douleur. Bref, lorsque vous êtes psy, vous recevez une personne qui vous dit : “ceci, ça ne va pas”. “Je ne me sent pas bien” par exemple. Le professionnel va à partir de ce moment là transformer cette demande initiale (en général, le “je ne me sent pas bien” signifie “je veux me sentir mieux”) qui va être qualifiée de commande. La première étape sera d'historiciser cette demande (“depuis quand vous ne vous sentez pas bien”, etc.) en déterminant ce qui fait que cette personne a décidé de venir vous voir par exemple. Je ne rentre pas plus dans le détail, je vous l'ai dit, je garde ça pour un prochain article. Je me contenterai d'une seule objection pour l'instant : dans ma pratique, celle de l'aller-vers, le patient... n'est pas en demande. Je vais voire des personnes qui en général n'ont rien demandé, au sens propre comme au sens figuré.

Je vais donc faire émerger une demande alors qu'au fond, je suis peut-être plus en demande que ces patients (en demande car il me faut justifier mon poste, ma pratique, assurer la reconnaissance auprès de mes collègues en termes de compétence professionnelle, etc.)

La personne en face de moi n'est que rarement en demande et mon rôle est à partir de cette non-demande du patient et de la demande sociale à laquelle je fais face mais qui est extérieure au patient, de faire émerger une problèmatique, une demande singulière là où il n'y en avait pas, pour la traiter ensuite.

 

2-Le hors chemin : se-ducere

Le problème consiste donc à conduire des personnes hors d'une routine, d'automatisme de pensée, hors du chemin qu'est le quotidien. Conduire hors, amener en dehors par une action, relève au sens étymologique de la séduction. La séduction est souvent seulement repliée sur l'idée de “drague” mais c''est faire peu de cas du reste, souvent cachée sous le terme de communication, ou de rapports de pouvoir. Ce n'est pas pour rien non plus que séduction et perversion (per-vers = faire par une autre voie) sont liées, intimement dirai-je.

Certains intervenants sont de véritables pervers, j'ai des noms, j'en ai donné ailleurs sur ce site.

L'intervenant n'est pas une ombre, il est d'abord un corps avec lequel il va jouer.  - j'ai entendu l'autre jour cette interview sur Culture de Thierri Thieû Niang, j'ai beaucoup aimé, je partage -  C'est d'ailleurs à ce jeu fin que jouent les psychanalystes qui se fondent sur le cadre stricte en se plaçant derrière leur patient qui, allongé, ne peut les voir. C'est assez impressionnant : des fois vous toussez parce que vous avez une poussière dans la bouche et le patient croit alors que vous rebondissez sur son propos et va totalement infléchir la course de sa pensée, de son discours. Même en face à face ça le fait. De fait, je suis dans une pratique où la personne en face va trouver en moi un mirroir. Je “bouge” comme pour faire varier le reflet et ce miroir n'est rien d'autre que ce que la personne veut y voir. Mais elle ne le sait pas. En faisant varier le reflet, je fais varier les façons dont elle perçoit ce qu'elle projette, et la conduit ainsi hors de son cheminement, vers de nouveaux possibles.

Le patient croit que vous êtes son meilleurs ami, les patientes pensent que vous êtes le père idéal de leurs futurs enfants ou de ceux qui sont déjà là. Même quand leur compagnon est présent d'ailleurs... D'un autre côt elles sont dans un questionnement, surtout dans le dénuement matériel qui les enserre, mais là n'est pas la seule raison, envers le professionnel qui semble s'intéresser à elles. D'ailleurs, dans le cas de Madame O, Freud déjà en arrivait à la conclusion que sa patiente avait imaginé avoir un rapport charnel avec lui.

 

3-Séduction en terrain miné : les poupées-rusent

Fin de l'été 2021, Cayenne, l'équipe obstétrique et même un peu au-delà me demande d'aller voir chez une dame. Sa situation pose question, il s'agit de Madame A, 36 ans environ. Elle attend un enfant, forcèment, je me rend donc chez elle un jeudi vers 15h30/16h. Elle me reçoit dans son une-pièce, elle parle lentement. Elle me raconte sa vie, je vous en livre le tragique résumé. Née en Haïti, sa mère est décédée alors qu'elle était assez jeune. Elle a été élevée par une belle-mère tyranique ; à 14 ans elle rencontre un jeune homme un tout petit peu plus âgé qu'elle. Elle s'en va donc pour se marier avec lui. Assez vite, elle va avoir un premier enfant, qui va décéder quelques semaines après sa naissance. Madame A retombe enceinte peu de temps après. Cette fois, le bébé vivra... quelques mois, avant de décéder. Madame A pense au suicide. Elle va enfin accoucher d'un troisième enfant, B, qui sera handicapé lourdement. En 2010, lors du tremblement de terre du 12 janvier, le mari de madame A faisait des heures sup' à l'usine. Le bâtiment va s'effondrer, on ne retrouvera pas le corps de monsieur. Impossible de savoir s'il était dans le bâtiment ou non au moment du séisme. Ce qui est certain c'est qu'il a disparu : madame A dira qu'il n'est jamais rentré, mais encore à ce jour, je pense qu'elle n'a pas accepté le decès de monsieur.

Elle vient en france, en Guyane, avec son fils B pour qu'il puisse bénéficier de soins qui ne peuvent être dispensés en Haïti, qui sont trop chers à St-Domingue. En france, on a la sécu.

Madame A vient donc avec son fils ; c'est peu dire qu'il est sa seule vraie famille. Pas de mère, un père qui l'a laissé avec sa belle-doche plus doche que belle, des frères et soeurs inconnus au bataillon, deux enfants décédés, un mari disparu. Un homme de passage, une rencontre guère intéressante fait que madame A tombe enceinte mais, en juillet dernier, son fils B, qui a 19 ans, décède à son tour. Un simple arrêt cardiaque.

A la fin du premier entretien, quelques semaines juste après le décès de B, madame A pleure en me disant qu'elle souhaite que tout s'arrête, elle en a ras la casquette de vivre. Elle pense boire une verre d'eau de javel.

Je ne sais pourquoi, ce verre de poison est une méthode de suicide fortement envisagée, le terme n'est pas neutre, chez les femmes. La sociologie du suicide montre que les femmes ont plutôt tendance à user de méthodes de suicide où leur apparence est préservée, pas les hommes. Une autre patiente, Madame C, a accouchée d'un certain nombre de bébés en même temps mais en a perdu un, ou plutôt elle a perdu la seule fille de sa gestation. Au cours du suivi, elle finit par me dire qu'elle a un lourd passé dépressif et qu'elle a envisagé le suicide par poison jusqu'au jour où une de ses amies est passée à l'acte, ingurgitant une belle petite dose de désherbant. “vous auriez dû voir son visage, c'était horrible” me dit-elle. Après ça, Madame C n'a plus pensé mettre un terme à ses jours. Néanmoins, lorsque je me rends chez elle, elle me dit qu'avec son compagnon, il y a toujours eu ce soucis, le fait qu'il ne parle pas. A dire vrai, mon suivi concerne surtout madame C, j'ai peu échangé avec son compagnon justement. Et devant moi, elle n'hésite pas, en m'adressant la parole, à tenir des propos, comme s'il n'était pas là, le dénigrant. Je suis mal à l'aise, et je profite d'un moment où nous sommes tous les trois plus une partie de leurs nourissons pour dire à la dame, comme si le père n'était pas là : “les gens silencieux, ce n'est pas qu'ils n'ont rien à dire, au contraire. S'ils sont silencieux, c'est bien souvent qu'ils ont trop à dire, et ne savent pas pour où commencer. Parler ce n'est pas simple, parfois il faut aller voir des gens qui peuvent nous aider à trouver les bonnes formules”. La fois d'après, madame C me dira qu'elle a de nouveau pu parler avec son compagnon, qu'il a eu une vie assez dure lui aussi. La fois encore après, ils sont tous les deux sur le canapé, à rire. Il fallait passer par un détournement, un hors chemin, pour se retrouver.

Se retrouver lorsque l'on s'est perdu, c'est difficile. Je pense à cet autre couple : j'arrive chez eux un jeudi en fin d'après midi aussi, je crois. Madame D me dit que son compagnon est en train de faire ses affaires : il va partir, elle trouve que c'est bien. Je vois en eux deux naufragés, je connais un peu madame qui est encinte elle aussi et qui est excessivement nerveuse. Elle a de quoi être nerveuse : sa vie passée n'a pas été simple. Abusée dans son jeune âge, elle aura retrouvé il y a peu sa fille en train de subir des atouchements par l'enfant d'un voisin sensé la garder. Madame D a toujours eu à s'en tirer seule, parce que sa mère n'a pas toujours été présente, sans parler de son premier compagnon qui essaie de se jouer d'elle. Elle est résistante, il le faut, c'est comme ça qu'elle a gagné aux prud'hommes face à une patrone verreuse, méchante exploiteuse, qui tient un café dans lequel, depuis, je me suis juré de ne plus allé. Je crois que Madame D et son actuel compagnon se ressemblent un peu trop, qu'ils sont en miroir l'un de l'autre. Puisque Monsieur va partir, autant échanger un peu avant, puisqu'on ne se reverra plus. On échange, tous les trois. Plutôt, je leur parle à tour de rôle, eux me répondent mais ne se parlent pas directement. Madame D est assise, son compagnon, debout s'appuis sur sa chaise. Je ne sais pas du tout ce que je dois faire et je me demande même si le fait d'essayer de les faire rester ensemble est une projections venant de moi, ou bien si je demeure à ma place de tiers. Je n'en sais foutre rien mais les éléments me poussent à croire, en fonction des grilles de lecture théoriques qui sont les miennes, qu'il me faut faire de l'intermédiation (ne dites pas 'le médiateur', je déteste, ça va m'énerver). Monsieur me dit ce qui ne va pas – nous avions à peine échangé jusqu'alors. Peut-être me voyait-il un peu comme un concurrent d'ailleurs, mais contre toute attente : j'abonde en son sens. Être avec une femme enceinte et dans une situation de précarité comme elle, ce n'est pas simple. Trouver les mots justes, c'est alors très compliqué (ça c'est moi qui le dit, mais je le leur répète bien). Faut dire que madame disait que demeurer avec elle, ce n'était pas simple. Elle le disait, mais je crois qu'elle n'en avait pas conscience. Et du coup, monsieur se met à parler – lui qui est en principe silencieux. La jeune femme est calme. Elle entend. Il faut croire qu'ils se reparlent. A un moment, monsieur s'exclame : “mais pourquoi quand vous êtes là, vous, je peux vous dire les choses comme ça ?” Je lui répond du tac-au-tac : “peut-être parce que vous n'êtes pas amoureux de moi”. Ils sursautent, puis rigolent.

Quelques minutes après je m'en vais, mais monsieur restera, lui.

Pourquoi Madame D a accepté de se laisser dire, calmement, qu'elle était dure à vivre (je peux jurer que c'est une nerveuse, surtout là, avec ses douleurs, les hormones, la peur de l'accouchement...) ?

Peut-être parce que d'un certain côté, je pense, je lui ai donné envie de me parler alors qu'elle n'avait rien demandé. Je l'ai éconduit hors du chemin de ses ruminations, je l'ai un peu séduit, peut être, et au fond c'était pas difficile de garder le silence face à elle, car c'est ce qu'elle doit aimer chez les hommes. Bon, après, faut porter le pet, comme on dit, et ce n'est pas facile d'être avec un homme silencieux. Parce qu'il ne lui dira pas qu'il l'aime, comme venait de le faire son compagnon, au fond, par mon intermédiaire. Mais la valeur du psychologue en tant que personne par qui passe un certain “amour” prend appuis sur une confiance parfois débridée, parfois testée. Je pense ainsi à madame E, elle aussi suivit dans le cadre de sa grossesse. Elle vit en haut du squat (bidonville) le bambou, route de Raban, à Cayenne. Elle voulait le suivit psychologique. Elle arrive souvent en retard chez elle et me fait attendre. Elle parle de ses craintes, je l'écoute même si je dois faire beaucoup de relances. C'est, en vrai, que le travail n'est pas très profond avec cette dame. On ne touche pas à l'oedipe, quoi. Elle demeure active en dépit de sa grossesse et de son diabète incapacitant. Je viens la voire chez elle, un matin, mais cette fois, si elle est là, elle doit partir plus tôt. Ça va gréver mon emploi du temps (demande inversée...). Où doit-elle aller ? Dans une association qui s'occupe des familles. Je lui pose quelques questions, ça ne semble pas être une association religieuse, donc je lui propose de l'y conduire. Ça me fera peut-être un peu de réseau, il faut tenter les opportunités. Nous descendons du squat pour gagner ma voiture de service (un Stepway, que j'ai rebaptisé 'Stepway to Hell') et nous rendons à l'association. Là, je deviens “le psychologue” de madame E (elle me présente en disant “c'est 'mon' psychologue). Un peu plus tard, elle va prendre conscience d'une chose : je ne suis pas 'son' psychologue, mais je suis 'un' psychologue, et j'ai d'autres patientes, c'est pour ça que si elle peut éviter de me poser des lapins, c'est tout aussi bien. Je reviens, une fin d'après-midi, chez cette dame qui me dit “oui, mais moi, je suis votre meilleure patiente”. Elle me regarde avec un regard digne d'une fille de charme “et moi... je vais te confier un secret” dit-elle avec un soupir. “Hen-hen...” fait-elle la bouche ouverte pour laisser planer le suspens. Je lui répond : “Vous n'êtes pas obligée, mais dans tous les cas je le garderai pour moi”. Elle prend un sourire malicieux : “eh bien moi... j'ai bu une bière !” Pour rappel, elle est enceinte et diabètique, et ses dextros sont tellement mauvaises que sous peu, elle sera bonne pour l'insuline. Je la regarde un peu sévère et lui dit “elle était fraîche au moins ?!”

Squat le bambou, photo prise devant la porte de Madame E... en attendant qu'elle arrive

Squat le bambou, photo prise devant la porte de Madame E... en attendant qu'elle arrive

La fois d'après, madame E n'est pas chez elle à l'heure dite, moi si. Elle est à l'association. Bien, je vois, elle ne pourra pas rentrer, donc... je vais la chercher. Je lui courre après, je crois qu'elle aime avoir 'son' psychologue à ses basques. Je vais la chercher, tout sourire. Mais cette fois, je lui fais comprendre que son attitude a un coût. Je ne suis pas un psychologue facile, si je suis là, c'est pour le travail. Sur le chemin qui conduit à chez elle, je lui fais un entretien comme elle n'a jamais eu. Le transport n'est pas gratuit. Je vais la pousser à bout : comment elle a rencontré son mari, pourquoi ils se sont séparés, puis remis ensemble, son histoire, tout. Lorsqu'elle descend de la voiture, elle est sonnée. “On se revoit quand ?” je lui demande. Elle sort et murmure “pas tout de suite” puis s'en va.

Les dextros, c'est dur. Tout le monde n'aime pas se piquer le doigt. Se demande-t-elle vraiment, madame E, si je vais garder son secret après ça ? Bien entendu je n'ai rien dit. Puis je n'ai pas confiance en l'équipe d'obstétrique. Par exemple, Madame F se pique le doigt, mais seulement quand je suis là. Sinon, elle ne fait pas ses dextros. Il faut dire qu'elle a de quoi angoisser elle aussi. Haïtienne comme toutes les autres personnes citées ici (sauf madame D), elle vit dans un squat à Rémire. Je ne sais pas pourquoi elle veut que je vienne. Parce qu'elle le veut. J'en doutait, jusqu'au jour où je suis arrivé 20 minutes en retard, en me disant que de toute façon elle n'en avait rien à faire de ma présence. Je me suis pris une soufflante. Ce n'est pas pour rien qu'elle se pique le doigt lorsque je suis là. C'est aussi parce que je l'aurai littéralement conduite hors du chemin ou plutôt sur le chemin qui descend son squat. J'ai organisé une sortie avec sa fille (elle quitte peu son domicile de peur de la PAF). Elles se sont aprêté telles deux poules dans des robes jaunes ridicules, mais ça me fait plaisir de traverser le squat avec elles. Tous les hommes nous regardent. Grâce à moi, elles font les belles, avec leur psychologue à leurs basques.

Si madame F se pique le doigt” dit méchamment en réunion une de mes collègues “c'est peut-être parce que t'es tout jeune-homme, tout nouveau, avec tes yeux bleus”. Et de rajouter que je suis un peu manipulé. Il y aurait de la séduction ? Pourquoi me dit-elle ça, cette collègue ? Si on inverse le propos, il serait machiste, dans la formulation il serait aussi raciste. Je le ferait remonter à la direction d'ailleurs et ce sera pris ainsi. Car cette collègue a pour elle d'être black mais elle arrivée à peu près en même temps que moi en Guyane, elle se fait passer pour une lesbienne alors que ce n'est pas le cas (elle tombera enceinte peu de temps après, je la croise de temps en temps avec son compagnon au supermarché) et surtout... elle n'est pas du tout d'ici. C'est une parigo. Elle se dit ASS, elle est TISF. Pourquoi toutes ces masquarades (au sens littéral : ces “masques”) ? Pourquoi ces cheminement tortueux ?

Montée vers le squat de Rémire où réside Madame F et sa fille.

Montée vers le squat de Rémire où réside Madame F et sa fille.

Pourquoi mettre en avant mes yeux bleus et une possible séduction entre madame F et moi, pourquoi projeter ça ? C'est que le conflit ne fait pas que couvrir. En jeu, madame A. Après ce fameux jeudi ou elle me racontera tous les décès autour d'elle et son envie de mourir. J'aurai alerté l'équipe mais, quelques jours plus tard, alors que j'insiste sur le fait que si madame A semble aller mieux, le problème n'en demeure pas moins présent : elle est toujours en danger. L'équipe me répond que non. Certes, tous les signes du suicide sont là, mais l'équipe décide que je dis n'importe quoi, que Madame A est tirée d'affaire. Il va donc être demandé à la direction à ce qu'un autre psychologue passe après moi donner un contre-avis, ce qui équivaut à une demande de me licencier. Il me sera demandé de mettre un terme au suivit avec madame A, de ne plus me rendre chez elle. Ça équivaut à la laisser souffrir, à la laisser se dépérir. Pourtant il faut au minimum maintenir le plus de présence possible chez elle. “Vous êtes ma seule famille” m'avait-elle dit. Je lui ai répondu que nous étions des soignants, pas de la famille, mais que nous nous occuperions d'elle, elle pouvait en être sûre.

On me demande donc de m'écraser, les cheffes des autres services dans lesquels j'interviens sont contactés : le travail avec moi, ça ne va pas, ont-elles quelque chose à rajouter ?

Je monte à la direction : si on doit passer après moi pour un cas aussi simple, alors il faut passer après moi partout. Donc le psychologue qui viendra donner un contre-avis devra aussi donner un contre avis partout. “il faut veiller à la demande”, c'est le leitmotive de la personne de la direction qui me reçoit, une ancienne psychologue. Ce n'est pas possible, elle ne sait pas ce qu'est la réalité de la demande sur le terrain, cette demande inversée.

Il n'y aura pas vraiment de suites organisationnelle à la “plainte” me concernant. Les membres de l'équipe ont essayé de me virer, elle trouveront tout de même le moyen de me reprocher d'être allé voire la RH (peut-être qu'elles se sont prises un tir en fait).

Je peux donc retourner voire madame A et poursuivre le suivi.

Madame A aurait envie d'un homme avec elle. Elle m'en dresse le portrait : je trouve qu'il me ressemble beaucoup. Lorsque je lui demande si elle va alaiter son futur bébé, elle se penche ostensiblement avec un sourir en coin vers ma braguette. Elle est séduite. Je vais me servir de cette donnée. Car le suivit avec elle touche à sa fin (il aura été prolongé à ma demande, comme quoi j'ai pu influencer les choses). Elle va accoucher d'un bébé mais il est impossible de se voir à présent. Je passe chez elle une dernière fois, après ce sera fini, impossible pour moi de la revoir pour sassurer de sa santé. Son bébé est posé dans le berceau. Madame A pleure. Elle ne pourra pas l'aimer, ce bébé. Elle ne veut pas. Son fils B est trop présent même si elle n'a pas pu encore aller sur sa tombe. Elle n'y arrivera pas. Elle est en larme, me dit qu'elle ne veut plus vivre, et je ne peux plus la suivre. J'utilise la séduction, je la conduit hors du chemin : “on peut encore se revoir maman [on tutoie les patientes et nous les appelons 'maman'], mais pas ici. La semaine prochaine, je conduit une autre maman dans une association [celle que j'ai connu grâce à madame E, qui a accouché elle aussi et peut boire des bières sans risque de taux de glycémie trop élevé à présent]. Si tu veux me revoir, tu te débrouilles, tu viens. J'y serai”.

Le jour dit je suis à l'association avec une maman en difficulté. Je suis anxieux. Madame A n'est pas là. J'ai du mal à me concentrer. J'essaie de soutenir l'échange avec la patiente que j'ai amené, mais ça ne va pas. Je me sert mon quarantième café quand une furie ouvre et claque la porte. C'est madame A, avec son petit bébé de 13 jours. Elle est là. Elle me snobe presque, contrairement à Madame E qui me montre du doigt pour la énième fois de la matinée en disant à quelqu'un que je suis 'son' psychologue.

Elle est indécrotable celle là...

*

Le nouveau RH me demande comment s'est fini le suivit avec madame A, parce qu'il enquête sur les tensions dans le service obstétrique. Les plaintes des collègues contre la direction du service affluent. J'ai servi de déclencheur. Je lui explique l'association, madame A s'y rend. Ce que je ne dis pas, c'est que sur les horaires de travail, parfois, parce que ce n'est pas trop éloigné, je vais chez madame A, lui faire un petit coucou. Nous sommes allés ensemble sur la tombe de son fils. Sa fille va très bien, elle est bien éveillée. Je les croise de temps en temps à l'association où tout le monde l'a surnomme “la-dame-qui-est-venue-avec-un-bébé-de-treize-jours”. Elle a charmé son monde.

Je ne reste jamais longtemps chez madame A, elle me dit néanmoins qu'elle n'est plus triste. Voire d'autre mamans lui fait du bien. Quand la mélancolie monte, elle se rappelle des blagues et bon moments avec ces mamans à l'association comme ça, elle sourie même si les larmes lui viennent. Il faut que j'y aille. Je regagne mon Stepway-to-Hell pour aller chez une autre maman en difficulté. En l'écrivant, je me dis que je devrai renommer la voiture “Stepway-to-Elles”.

Hé !” me fait madame A. Je me retourne. Elle me dit “Toi, tu reviens toujours”.

Je suis ce retour qui conjure les pertes – devais-je le préciser ?

 

 

PS : une partie de ces patientes, dont Madame A, ne parlent pas français mais le Créole Haïtien - que je comprends avec peine.

 

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