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Souffrance au travail chez les migrants en situation régulière

Publié le par Scapildalou

Je me souviens de cette histoire, celle d'un type qui s'était engagé dans la marine dans les années 1990 en tant que sous-marinier. Il avait fait la guerre du golfe à 200 mètres de profondeur dans un secteur miné, avec le risque de se faire torpiller. Il fallait être costaud mentalement.

Plus tard, il est devenu employé dans les RH, DRH ou peu s'en faut, dans une grande usine. Là encore il faut être costaud, surtout quand on est de gauche. Un jour une grève a éclaté dans l'usine et sur la demande discrète d'un syndicaliste, il a fourni aux grévistes un trousseau de clefs pour qu'ils puissent entrer dans les ateliers afin de les occuper.

La direction a fait une brève enquête et n'a pas tardé à découvrir le double jeu de leur RH. Il ont décidé de le faire craquer. Ils ont réussi.

On peut être costaud, mais face au monde du travail, face à une direction qui décide de vous lincher, on peut rarement résister.

La question que je me posais était de savoir si chez les migrants qui travaillent en france, existe de la souffrance au travail ou pour être plus précis afin de relativiser la naïveté de cette question, comment elle se manifeste.

 

Migrantion : ruptures et résiliences

Il ne faut pas confondre migration, migrants, et changement culturel. Les migrants tels qu'on les perçoit dans nos représentations ne sont pas des américains ni même, pas tant que ça, des ukrainiens fuyant la guerre. La représentation du migrant demeure celle d'une personne fuyant la pauvreté et le conflit intra-psychique créé par les conflits sociétaux de là d'où il est originaire. On entend par “migrantion” désigner un faisceau particulier de précarité, une précarité franchissant des frontières, sinon on demeure chez es marginaux. Un SDF qui change de ville ne sera pas considéré comme un migrant, même s'il est originaire de belgique et se calle sous un porche à Toulouse.

Est considéré comme migrant une personne fuyant, dans une pratique socialement partagé de “départs” (un Javanais en france ne sera pas considéré sous l'angle de la migration, car peu de Javanais viennent en france). Ce départ se fait d'une région pauvre et culturellement divergente de la culture du pays d'arrivée.

D'ailleurs il faut faire un détour par ce mot, “culture”. Car dans le cas des migrants, on parlera dans certains cas seulement de question culturelle. On ne parlera pas de divergence culturelle chez un argentin par exemple. La “culture” entendue comme différence culturelle est la façon dont en occident est qualifiée une modalité de différence sinon de différance, pour reprendre le mot de Derrida. La question de la différence culturelle est apparue avec l'extention de la domination occidentale sur le monde pour qualifier, catégoriser, fixer des repères permettant d'intellectualiser les différences avec (et de fait, inférioriser) les populations natives de ces ailleurs.

Ce que je soutiens ici, c'est que la “Culture” est une préoccupation occidentale qu'il faudrait peut-être déconstruire. Tous les peuples n'ont pas de conception ou d'équivalent de ce que nous nommons nous, la “culture”.

On parlera donc de “question culturelle” seulement envers des populations qui sont aux yeux des occidentaux une valeur moindre. Autant se le dire d'entrée...

Les ruptures vécues par les migrants sont de plusieurs ordres. Il s'agit de ruptures culturelles subies, et au regard du paragraphe ci-dessus, on peut dire qu'un migrant vivra des ruptures au cours desquelles il sera infériorisé. Les ruptures sont bien entendu mais ceci dit, le débat public, immonde comme il sait l'être, tend à nier le fait que les ruptures sont biographiques (quitter sa famille, ses proches, cesser un parcours professionnel...)

Les ruptures sont aussi Ethiques puisque le migrant va devoir quitter ses proches ce qui revient souvent à se demander qui il/elle laisse derrière soi. Les migrants laissent leurs enfants à des proches ou quittent des parents malades. D'un autre côté ce départ se fait aussi pour la promesses d'un ailleur meilleur, ce qui revient à dire que le migrant promet à ses proches de subvenir à leurs besoins.

Les ruptures sont enfin psychiques, car le chemin de la migration est une traversée de scènes souvent horribles (sévices subis, peur de décéder...)

Le migrant se retrouve dons, au terme de son parcours, à devoir entrer dans un processus de résilience, dans le cas contraire ce serait un abandon définitif de ses proches, restés au pays, car les efforts collectifs ayant soutenu le départ seraient sinon vains.

 

Le travail

Le travail c'est comme le toit ou la nourriture : les migrants doivent accepter ce qui se fait de pire tant qu'ils ne sont pas en situation régulière.

Mais dès lors qu'ils le deviennent, comment vivent-ils le travail ?

Je n'ai pas beaucoup de témoignage à ce sujet, mais il me semble que la souffrance au travail, chez ces gens qui ont pourtant eu à faire preuve de résilience face aux difficultés de leurs parcours, n'en n'est que plus dure à vivre.

Nombre de migrants, avant d'obtrenir leurs papiers, ont fait des jobs illégaux, parfois douze heures d'affilée, traités comme des chiens, pour un salaire de misère. Alors autant dire que bosser 8h par jours dans l'éduc nat ne semble pas devoir les effrayer. Et pourtant...

Une maman que j'ai eu en suivi me racontait qu'elle travaillait ainsi des heures durant dans une station essence pour un salaire de misère avant d'avoir ses papiers. Naturalisée, elle a trouvé un emploi légal... et s'est retrouvée en souffrance au travail. Ce qu'elle racontait relevait des discours habituels des personnes en situation de souffrance au travail. Ces discours sont bien connus, ou devrai-je me sont bien connus et une grille des RPS (Risques Psycho-Sociaux) en contiendrait aiséments tous les éléments de discours.

A ce titre, on pourrait presque dire que ce n'est pas de trouver un travail qui est l'aboutissement de la migration, mais bien de pouvoir être en souffrance au travail...

Mais cette situation est terrible, car en plus du non-sens qu'est la souffrance (je renvoie la lectrice et le lecteur à l'article sur la souffrance déjà publié sur ce blog), elle se double ici d'un second non-sens tenant en cette question : pourquoi suis-je en souffrance alors que j'ai vécu pire avant ? Que veut dire cette souffrance quand ma famille souffre bien plus au pays ?

Car après tout, nul besoin de DRH ici pour vous signaler qu'ailleurs c'est pire et que si vous n'êtes pas content, il ne tient qu'à vous de partir. Justement, le migrant est ici parce qu'il est parti, parce qu'il sait qu'ailleurs c'est pire ! Du coup il se retrouve en dissonance, comprenant encore moins bien ce qu'est cette boule au ventre qui l'assaille chaque matin lorsqu'il se rend au travail. Rationnaliser est impossible. D'autant plus que la famille au pays n'est pas capable de comprendre cette douleur. Gamin, le migrant allait fairse ses besoins dans la cour et connaissait trois plats différents, il fallait faire avec. Il ne se lavait pas toujours avec l'eau du puit qui donnait des boutons et avait des cancrelats entre les guiboles.

Désormais il mange bien, dort dans des dras frais, il peut prendre une douche à la moindre goutte de sueur et le médecin est disponible en cas de mal de crâne. Alors comment faire comprendre à sa famille que ça ne va pas au travail ? Et même, comment discriminer ce qui fait que ça va mal au travail ? C'est les collègues qui font de la pression ? Il ne semble devoir tenir qu'à soi de s'en moquer. Oui, mais au quotidien, ce n'est certainement pas si simple. En plus, 8h de travail par jours, c'est autre chose que de retourner un champ par 35°C à l'ombre toute la journée !

Non, clairement, le migrant qui arrive en france et qui travaille légalement peut se retrouver en souffrance au travail comme tout un chacun - la question de départ, un peu naïve je l'ai dit, tenait de la question rhétorique, j'avais assez peu de doute sur la réponse). Mais ce que je n'avais pas mesuré, c'est ce double non-sens, cette incompréhension de la souffrance lorsque ça se passe mal au travail.

Bref, même au travail, les migrants sont victimes de double peine...

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