Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Echec Scolaire chez les enfants de familles en rupture culturelle - 3 études de cas

Publié le par Scapildalou

Note : l'objet de ce texte est de détailler les liens entre rupture culturelle et échec scolaire. Bien entendu une introduction rapide visera à détailler brièvement mon regard, mes grilles de lectures des trois cas qui seront détaillés après. Le lecteur ou la lectrice pourra s'il-elle le souhaite passer directement aux études de cas concernant trois élèves dont les prénoms auront évidemment été changés pour garantir l'anonymat, en seconde partie de ce texte.

Echec Scolaire chez les enfants de familles en rupture culturelle - 3 études de cas

On se rend assez peu compte et c'est domage, surtout si l'on s'intéresse au sujet, que la question de l'intelligence et celle de la réussite scolaire sont intimement liées. En effet, l'intelligence comme phénomène à mesurer et donc à définir est apparue dans le dernier tiers du XIXème Siècle alors qu'il s'est agit de mettre en place un système scolaire permettant de sélectionner les plus aptes et non plus les plus nobles par la naissance, afin d'occuper des fonctions d'ingénieurs, médecins, gestionnaires et savants. Cette évolution est apparue d'une part parce que la noblesse ne pouvait plus se maintenir ailleurs qu'à des places de notables, que les idées universalistes progressaient et que l'infrastructure moderne nécessitait d'élargir sa base de recrutement. Les modes de production bouleversés par la révolution industrielle, les rapports sociaux bouleversés en conséquent par les révolutions sociales ont fait que le “bas peuple” a été vue de façon croissante comme une ressource humaine, et non plus que de la simple chair à canon.

Des tests d'intelligence tels que le Binet-Simon, donnant un indice, le QI, avaient pour objectif de mettre en évidence des capacités idoines pour occuper un poste d'ingénieur dès l'enfance, dès le plus jeune âge si possible pour mieux les orienter ensuite.

Avec la seconde guerre modiale, l'Etat a pris en compte de façon intégrale en quelque sorte la question de l'émancipation par l'école. Avec les idées de démocratie sociale et d'émancipation, il s'agissait de faire que tout un chacun ait accès à l'école pour réussir. Car apprendre à ces feuilles vierges qu'étaient les enfants, dans les conceptions de l'époque, leur faire une “tête bien pleine”, était considéré comme suffisant pour que tous puissent avoir des chances égales de réussir.

Cette conception a culminé dans les années 1980 avec le fameux 80% de réussite au bac, qui a été un certain succès.

Mais peut-on considérer qu'aller à l'école est suffisant ? Qu'aller à l'école est nécessaire pour tous (sans pour autant remettre la conception universaliste, ce n'est pas l'objet de ce texte) ? Que tout un chacun y trouve une place égale à celle des autres ? Que se rendre à l'école est un pas vers la réussite ?

La question de l'échec scolaire est venue poser les bases des réponses à ces questions. En effet, alors que des moyens inégalés étaient mis en oeuvre pour la réussite scolaire, toute la Gaule réussissait-elle à l'école ? Non, un village truffé d'irrésistibles cancres s'evertuaient à échouer encore aux examens. Face à ce village, les camps de légionnaires de CPE, de Psychologue de l'Orientation, de Dispositifs de RASED, de boot-camp et d'ESSMS maintenaient un siège de plus en plus long. Et de plus en plus difficile aussi, au point d'eux-même se sentir assiégés.

Car une chose est apparue : un enfant n'est pas une simple page blanche, une page vierge, une tête à remplir. À remplir avec quoi d'ailleurs ? ('avec' renvoyant autant au contenu qu'à la manière de le faire intégrer).

On savait, éclairé par les théories déterministes comme celles de Bourdieu que la “réussite” scolaire était fortement corrélée à l'origine sociale. Comment ? Les raisons sont multiples et ne pourraient tenir en un simple texte mais retenons au moins que certaines catégories sociales et il ne s'agit pas nécessairement des plus aisées, ont des façons d'envisager l'apprendre, l'école, le savoir, qui vont favoriser la réussite. À l'inverse d'autres n'auront pas ces 'habitus' et seront plus en difficulté pour adopter des postures, méthodes, etc. favorisant la réussite scolaire.

Néanmoins disposer de moyens économiques permet au moins de payer des enseignants qui viennent donner des cours à domicile, faire des sorties culturelles multiples, compiler des expériences diverses favorables à une ouverture sur les mondes, à commencer par le monde de l'école.

A ce jeu, les nouveaux riches par exemple avaient des difficultés avec leurs rejetons : l'argent seul ne compte pas dans la réussite. De même, certaines catégories sociales aisées et culturellement favorisées ont toujours vu une partie de sa descendance échouer à l'école. Ces phénomènes quoique minoritaires viennent néamoins éclairer, en négatif, la question de la “réussite” à l'école.

Car qu'est-ce que la “réussite” après tout ? Pour le cancre, “réussir” a toujours consisté, d'une certaine manière, à faire échouer l'enseignement.

Il ne s'agit pas de mettre un enfant assis dans une classe et de lui “bourrer le crâne”, y compris avec des méthodes hétérodoxes, pour faire de lui un futur prix nobel, démocrate de surcroît. Le savoir n'est pas une matière tangible, tout un chacun, au fil de son parcours, adopte une posture envers ce qui est le savoir (d'ailleurs chacun ne considère pas de la même façon ce qu'est un savoir), envers l'apprendre, et ce en quoi consiste la réussite scolaire. Pour les classes sociales aisées, réussir dans un domaine technique c'est encore échouer. Pour des classes moins favorisées, échouer à valider sa licence c'est déjà avoir réussi à entrer à l'université. Certes. Mais dire celà, c'est encore nier “la clinique de l'école”, la “clinique du savoir”.

Car considérer que le savoir est un objet fut-il informe, c'est accepter que puisse exister des relations particulières, singulières, entre cet objet et tout un chacun. On va alors parler de “rapport au savoir”. Etudier ce rapport au savoir nous l'avons dit, c'est passer par la dimension sociale, mais c'est aussi passer par la dimension collectives (les groupes dans lesquels évolue la personne) et par l'expérience de la personne elle-même, son vécu psychique conscient et inconscient. Car la reproduction n'est pas seulement un phénomène social, la reproduction est aussi un phénomène qui est nécessairement psychique et une des meilleurs grilles de lecture expliquant les faits psychiques à ce niveau demeure la psychodynamique.

Premièrement, la personne n'est pas d'abord psychique ou d'abord sociale, elle est d'abord conflit né de la rencontre entre le social et le psychique. On pourrait même dire entre “les socials” et “les psychismes” car après tout, pour tout un chacun, il faut s'adapter aux divers milieux sociaux et flux sociaux qui sont rencontrés, et faire de même des différents états psychiques qui sont les notres, en plus de faire avec la psyché des autres. Le “petit-d'homme” comme le disent avec un sourire en coin les psychanalystes d'orientation lacanienne, le “petit-d'homme” se spécifie par l'influence exercée sur lui par le milieu dans lequel il va évoluer dès son plus jeune âge. En général, il s'agit de la famille. Les parents vont faire objet d'un attachement très forts. Les modalités d'attachement vont même déterminer la personne durant l'ensemble de sa vie ; et puisque les parents eux-mêmes ont souvent traversé des conflits, se sont battis en résistance à des tensions, l'enfant va aussi faire face aux tensions du monde en fonction des modalités de résistance des parents. Ce qui implique par exemple que des troubles n'ayant pas fait l'objet de résilience dans une famille risquent d'entraîner des difficultés scolaires chez les enfants, l'école étant elle-même un endroit de tension, un endroit anxiogène sur lequel vont “résonner” les troubles passés.

Pourquoi l'école est-elle anxiogène ? Il ne faut pas se tromper. Certes, la société évolue et le rapport social au savoir de même. Avec la survalorisation de l'individu autoengendré, libre, autonome etc. qui serait engagé dans une lutte de tous contre tous (idéologie prônée par l'extrême droite), le savoir n'a plus la place “sacralisée” qui était le sien. Certes, déposer le savoir du piedéstal sur lequel des mandarins soucieux de leur place l'avaient posé n'est pas en soi un problème. Mais considérer qu'il est un objet de consommation (je frémis à chaque fois que j'entend l'expression “produits culturels”), commercialisable, singularisable et relatif à d'autres marchandises est autre chose de bien plus grave. Ce n'est pas pour rien qu'il possède moins de valeur et que certains fondent leur richesse sur la vente de fake news et théories du complot. Néanmoins l'école était aussi une violence avant cette contre-révolution épystémologique.

Elle est un endroit d'acculturation et de sélection social. Elle est le lieu de reproduction de certaines inégalités, comme toute institution certes, mais étant donné que les prolétaires sont assez peu nombreux à déterminer ce qui se trouve dans les manuels scolaires, la question prend une autre ampleur.

Mais l'école est aussi par nécessité un lieu où prend place un conflit d'un autre ordre. Elle est un lieu d'éducation, de confrontation de l'enfant ou de “l'apprenant” à un vide, un vide qui le sépare de ce qui est considéré comme étant le savoir qu'il lui faut acquérir. Et il est difficile d'envisager de faire autrement ! En étant confrontation à ses limites et dépassement constant de celles-ci, l'école qui serait bienveillante au-delà de toute espérance demeurerait anxiogène.

Ainsi, la confrontation aux “réalités” du monde tel qu'il est accepté (c'est une des modalités de définition du savoir) sera anxiogène, impliquera pour l'enfant de faire face à un vide, nécessitera la mobilisation de stratégies de faire-face. C'est pour cette raison, aussi, que Winnicott insistait sur le fait que la fonction dite “maternelle” dans le milieu d'origine de l'enfant, le fait d'avoir une mère “suffisament bonne” dès la naissance, était fondamental dans la vie psychique future de l'enfant, par la détermination que celà implique dans la façon de s'ouvrir au monde. Un enfant sécure s'ouvrira plus facilement au savoir qu'un enfant n'ayant pas été accompagné dès son plus jeune âge. On notera à l'inverse mais ce ne sera pas le sujet ici, que dans des familles ayant vécu des traumas lourds lors de migrations notamment, la réussite scolaire d'un des membres sera aussi une modalité de résilience collective.

En attendant les ruptures ont principalement un effet négatif sur la réussite scolaire. Ces ruptures sont assez facilement identifiables chez des personnes ayant vécu des ruptures culturelles. La rupture culturelle démarre par une rupture symbolique liée au langage. Passer une frontière suffit parfois à entraîner des traumatismes culturels et j'ai personnellement pu identifier des traumas culturels chez des élèves anglais scolarisés dans le sud de la france. Qu'on se le dise...

Si des ruptures et des conflits familiaux prennent place et entravent la fonction maternelle inhérente à la famille ou ce qui en tient lieu, alors les possibilités de réussite à l'école deviennent presque systématiquement caduques.

 

Nous allons à présent évoquer trois études de cas, qu'on m'excusera de faire courtes, mais j'irai à l'essentiel – au moins parce que ces suivis ont été assez rapides, du fait du contexte de prise en charge / prise en soin. A les relire, je me rends compte que la lectrice ou le lecteur trouvera les raisons de l'échec scolaire évidentes. Mais j'assure que si c'est le cas, on s'attardera sur les institutions qui ont bien été incapables d'identifier les raisons des échecs scolaires- et là encore, au point d'en frémir !

 

1-le cas de Rafael

Je suis alors PsyEN en lycée losrqu'une CPE me croise dans un couloir et me dit qu'elle m'envoie en RDV un jeune, Rafael, élèève en seconde générale, avec cette présentation peu flateuse : “il ne fout rien, il ne travaille pas, ses notes son basses, de toute façon il ne pense qu'à faire du foot, tu vois le genre. Il faut que tu le réorientes en pro.”

C'est comme ça que ça marche en lycée à l'heure actuelle...

Je reçois donc Rafael. Après le portrait ci-dessus, je dois dire que je suis surpris de recevoir un jeune assez timide, plutôt bien habillé, bien coiffé bref, l'antithèse du 'footeux' que je m'étais imaginé et peut-être, vous aussi.

Comment ça va à l'école ? Ce qui est dur, me dit-il, c'est de travailler, travailler encore et ne pas réussir. Les enseignants disent qu'il faut bosser pour réussir, qu'il faut apprendre les cours, il a beau le faire, ça ne marche pas. En fait, il ne sait pas bien ce qu'il faut apprendre, comment faire, comment répondre bien aux consignes... On l'aide à la maison ? Non. Non, parce que ses parents sont portugais et pralent mal le français. Pire, ils se disputent et se battent parfois. Ses relations dans la fratrie ne sont pas excessivement bonnes non plus.

Au final, je ne me demande au terme du premier entretien non plus pourquoi il n'y arrive pas à l'école mais bien plutôt comment il a fait pour tenir aussi longtemps. Rafael veut réussir à l'école. Mais si pour ceux qui ont eu leur bac et fait études, apprendre, c'est simple, je peux assurer que l'élève de seconde, lorsqu'on lui demande d'apprendre, il ne sait pas comment faire.

Un cours est fait de liens, d'implicites, de points clefs. Les implicites sont en quelque sorte le liant culturel. Ne pas les cerner, c'est anihiler les possibilités de saisir ce qui fait la substance d'un enseignement. La méthode consiste en général à relire le cours. Guère plus. Faire des fiches ? Oui, mais quoi mettre dessus.

Du coup, lors du second entretien je donne une méthode de fiches à Rafael. Je lui dis que ce n'est qu'une méthode, qu'il peut se baser dessus s'il le souhaite, que s'il ne se l'approprie pas, c'est qu'elle ne lui correspond pas, que ce n'est donc pas grave. Surtout, nous identifions une figure d'attachement. Il veut partir de chez lui. A la maison, il ne mange pas toujours avec ses parents, il reste dans sa chambre, ne parle plus. Il lui faut du répis : ce que j'avais pris pour de la timidité est le prémisse d'une dépression et le milieu est assez morbide pour que des idées suicidaires n'émergent. Le foot est le seul endroit où il peut se défouler et fuir la maison mais il sait qu'il ne percera pas dans le sport.

“Y-a-t-il une personne que tu connais, qui pourrait passer du temps avec toi à t'expliquer ce que tu ne comprends pas dans les cours ?” Oui. Je lève les sourcilles. Il a une tante à qui il tient fort. Il apprécie de passer du temps avec elle et elle l'aide des fois. Peut-il lui demander de l'aide ? Oui. Il va essayer de le faire.

En mobilisant cette personne, Rafael va alors établir un projet de vie : quitter sa famille pour se rendre chez sa tante. Elle acceptera qu'il vienne vivre chez lui après quelques mois. L'année suivante, Rafael sera en première général. Etant passé de 8 de moyenne à 12, le passage lui a été accordé.

2-le cas de André

Puisque je travaille de moins en moins avec les CPE (vous en aurez compris, à travers les injonctions évoquées ci-dessus, la raison) j'essaie de travailler un peu plus avec les enseignants spécialisés. André est en ULIS-lycée. Voici comme on me le présent : Il a 18 ans, se révèle incapable de s'impliquer dans une activité sur le long terme ce qui annihile ses chances de s'inscrire dans un stage. Pour être en ULIS, c'est qu'il a été reconnu handicapé. Le référent de l'ULIS-lycée me détaille un jeune qui fume de l'herbe, refuse de manger en famille, a un WISC V aux résultats médiocres bref, le handicap l'accable, d'ailleurs ses difficultés à s'exprimer témoignent de ses problèmes cognitifs. J'accepte de le recevoir.

On m'avait dit qu'il était d'origine étrangère mais sans trop détailler. Il me dit qu'il est d'origine Philippine. Quelle île ? Midanao. Je sursaute. Midanao ? Je demande, c'est là qu'a lieu la révolution maoïste, ou c'est là que l'état islamique s'est saise de villes entières ? Les deux mon capitaines.

Pour info, les Philippines recèlent tout ce qui fait la saveur des républiques bananières, du fait des épices qu'on y trouve, que l'on nommera en l'espèce les exhausteurs de coups. C'est une dictature d'extrême droite, ancienne colonie espagnole puis américaine (c'est toujours un pré-carré des USA ce qui explique le soutien de la communauté internationale à la dictature). Pays à forte minorité musulmane, l'état islamique a essayé d'imposé la charia, ce qui a donné lieu a de violents combats depuis les années 2010. En marge donc perdure et s'étend une révolution marxiste-léniniste prônant la redistribution des terres. Comme de juste, les narco-trafiquants s'opposent à ceux-ci et sont donc soutenus par l'état corrompu. L'état de toute façon ne maîtrise pas tout le territoire. Sacré combo... C'est ce que m'explique très clairement André : là d'où je viens, dit-il en somme, l'état n'existe pas. "Tu comprends, là-bas, c'est comme s'il n'y avait pas de maire, ni de police, rien". Son père était un truant réputé qui a finit d'ailleurs par se faire assassiner. Truant veut là-bas dire “gagner de quoi survivre” : il entretenait plusieurs femmes mais sans jamais avoir de quoi faire que ses rejetons n'aient pas faim. Oui, André a eu faim. Il commettait des petits larcins pour survivre, pillant notament des touristes. Il me décrit une scène en particulier, dont je me garderai de vous donner la teneur. Je réflechis une seconde, puis lui demande : “tu dois encore rêver de ça, non ?” Oui. C'est le cas. Il rêve encore de ce détroussage de touristes qui avait un peu mal tourné. Il me raconte des scènes de torture auquel on l'a forcé à assister, pour l'endurcir. Sa mère était partie en occident, en france, vivre aux côtés d'un hollandais établis dans le sud de la france. André était menacé de mort, ne serait-ce que par la fragilité causé par la faim, son “beau-père” de plus de 80 ans acceptera de le faire venir.

Le voilà qu'il arrive donc en france. On imagine le choc culturel, d'autant plus qu'il ne connait pas bien sa mère. Quant à son beau-père... difficile de s'identifier à ce vieil homme pour lequel il n'a aucune attache.

André est traumatisé. Est-il simplet, comme le laissait entendre M.le professeur d'ULIS-lycée ? Il parle cinq langues : deux langues vernaculaires, l'espagnol des Philippines, un peu d'anglais et un peu de français. Plutôt pas mal. Il explique trop bien sa vie passée, le contexte, pour que je n'en vienne pas à me demander si son échec à lui n'est pas au final l'image de l'échec d'une institution à prendre en compte la singularité de ceux qu'elle "accueille".

Nous recevons sa maman et lui avec. Je revois encore le prof d'ULIS dire en 'petit nègre' parce qu'il ne pipe pas un mot d'anglais : “tu es handicapé, mais ce n'est pas grave : moi aussi je suis neuro-atypique”. J'ai envie de répondre à Roger (appelons-le comme ça) : apprends déjà un peu d'anglais ! Il cause à un gamin de 18 ans qui parle cinq langues, Roger n'en parle qu'une, avant de dire aux autres qu'ils ont un problème, qu'il fasse un peu de méthode assimile, me dis-je. Je le rappelle d'ailleurs : “André, tu as plein de capacités” je regarde le prof “il parle cinq langues, lui”, je regarde le gamin qui a déjà un vécu plus dur que bon nombre d'adultes, ce gamin qui n'a pas eu d'enfance au final : “ce qu'il faut, c'est trouver quelque chose que tu aimerais bien faire pour qu'ensuite, cette capacité avec les langues par exemple, te serves de métier où tu puisses te faire plaisir”.

En attendant, comment peut-il s'épanouir et réussir à l'école quand personne n'écoute son vécu. Je le détaille aux professionnels, ils se bouchent les oreilles. Je leur dit : pour vous c'est difficile à entendre, pour lui c'est difficile à vivre.

Oui, mais il ne reste pas à l'école, donc on ne veut pas savoir. Il sèche pour fumer : avec l'herbe, il a des amis. A l'école personne ne l'écoute. Eh bien son choix me semble hélas rationnel.

3-Juliana

J'ai, au moment où j'écris ce texte, cette patiente en suivi. Je suis désormais en pédiatrie. Notre service suit Juliana, 18 ans, car sa fille qui vient de naître a un gros pépin physique. Je viens chez elle. Elle habite dans un immeuble dont son père est le propriétaire ; des jeunes y font du traffic. Juliana a déjà eu un enfant, à l'âge de 16 ans. Elle a une éducatrice. Pourquoi ? Parce qu'elle pleurait beaucoup à l'école. Ce qu'elle avait, on le classerait sous le terme de 'phobie scolaire'. À partir de la cinquième, au collège, elle se met souvent à pleurer. Elle ne comprend pas les leçons, lorsqu'elle demande qu'on lui explique, on ne fait que lui redire ce qui a déjà été dit, de la même manière, à la même vitesse. Forcément ça bloque. Elle sent le regard des autres peser sur elle et à partir de ce moment, venir en classe devient terriblement dur. Elle a la boule au ventre, alors elle quitte les cours.

Sa mère est brésilienne, son père martiniquais. A la maison, on parlait uniquement Portugais jusqu'à un certain âge. Son père lui apprenait le français, mais avec sa méthode. Je vais être jugeant en disant que la méthode n'était pas très bonne mais qu'importe, il passait du temps avec et à côté de sa fille. “c'était des bons moments ?” je demande. Elle me répond avec un sourire timide “oui... c'était des bons moments”. Elle aime très fort son père. A la maison, sa mère pleurait un peu, buvait beaucoup, et se disputait encore plus avec le père. Une fois a eu lieu une altercation et dans la lutte, papa a cassé le nez de maman qui a été hospitalisée. Juliana est encore sous le choc. En attendant, entre la méthode lente et fondée sur une relation proche de papa, et la méthode expéditive de l'école, il y a un pas de géant. D'ailleurs l'éducatrice l'a suivit car en décrochant de l'école, c'est aussi le moment où ses parents se sont séparés et, contrairement aux habitudes, Juliana a demandé à vivre avec son père et non sa mère. Notons que des psychologues lui ont fait passer des tests qui n'ont pas révélé grand chose. Quant aux ASS, c'est aussi peu glorieux : “elles me demandaientt tout le temps 'pourquoi je pleurais'. Je ne savais pas. Elles me posaient tout le temps la même question, je n'arrivais pas à expliquer”.

Ce n'est pas innocent dans ce contexte, que l'école ait fait peur. “Si on trouve quelque chose où il n'y a pas trop d'élève et où la relation avec les enseignants est plus proche, ça vous irait ?” Elle dit oui avec un sourire.

 

 

 

 

 

Commenter cet article