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Doute, scription et écriture

Publié le par Scapildalou

Je pensais, en employant d'entrée le mot “Scription” user d'un néologisme. Partant du principe que tout a déjà été inventé (bon sang, il faudra que je gratte quelque chose là-dessus), j'ai tout de même regardé. Et au moins il faut admettre que j'ai eu raison cette fois : l'humanité ne m'a pas attendu pour employer le mot “scription”. Le CNTRL en donne pour définition “indication écrite”. C'est exactement ce que je voulais dire en croyant créer le terme. Il existait avant, et j'ai envie de dire : heureusement !

Pourquoi employer 'scription' plutôt que “écriture” ou “inscription” ? Tout simplement parce que l'inscription (“s'inscrire”) est à la fois un processus de d'internalisation et de mise en surface (le fameux incipit de St Augustin repris par Rousseau dans leurs confessions : intus et in cute, traduit par sur la peau et jusque dans la chair). Je m'inscrit dans un mouvement, et j'inscrit dans l'histoire. Et les deux peuvent se faire en même temps, par exemple en rentrant dans un mouvement révolutionnaire. L'inscription est donc une historicisation de l'objet qui par le fait d'être inscrit, devient. Ou, pourrait-on dire, l'inscription fait advenir l'objet, le place dans l'histoire. Qu'est-ce que ça veut dire ? Lorsque je prends une pierre et que je fais une trace dessus, je créé un objet historique. Je lui enlève sa nature c'est-à-dire sa non-marque de l'homme pour en faire un objet, nécessairement un objet de l'action, porteur d'une trace significative de ce que j'ai voulu dire ou faire à un moment, quand bien même ce fut inconscient. Mettons un homme dit 'préhistorique' que je nomme personnellement 'archéosymbolique' qui, s'ennuyant, fait des traces sur un bout d'os qui sera retrouvé à notre époque. L'archéologue y cherchera une marque d'intentionalité et va prêter un sens aux marques sur l'os. Et les archéologues vont débattre du sens en sachant, on l'a dit mais c'est un exemple, que l'homme archéosymbolique s'ennuyait. Néanmoins il a placé sur cet os la preuve de son existence passée. Ceci c'est un exemple extrême car l'essentiel des traces de ce type où un signe est inscrit sur un objet le sont de façon volontaire (cette assertion est à débattre, mais je ne vais pas rentrer dans les débats, je vais déjà assez loin). L'inscription est donc le fait de laisser une trace dans l'histoire. C'est aussi, à l'inverse, laisser l'histoire et le social nous marquer (par exemple : la mode, les tatouages, etc.)

Le fait de raconter une histoire avec des signes de ce genre ne relève plus seulement de l'inscription. Une histoire posée sur une surface avec un ensemble contenant une logique relève de l'écriture. Ainsi, les dessins des hommes archéosymboliques sur les paroies des grottes relèvent de l'écriture. Pourquoi ? Parce que justement en se demandant à quand remontait l'écriture, les savants se sont rendus compte qu'au milieu des canassons à Lascaux, prenaient place des symboles inexpliquables. Ces symboles relèvent d'une grammaire qui n'est rien d'autre que de l'écriture. En [relativement] droite ligne, l'écriture que l'on dit souvent 'inventé' en égypte ancienne vers -3500/-3000 av N.E, se retrouve en fait jusqu'à -40.000 av. N.E. La cause en est que l'écriture a été un peu vite réduite à une fonction, celle des états-nations égyptiens ou du proche-orient d'après la naissance de l'agriculture. A l'époque, on disait que ces états avaient besoin de l'écriture pour pouvoir être gouverné. Or à force de remonter la file des symboles utilisés dans l'écriture parce que la naissance de cette écriture avait été arbitrairement fixée comme si une date butoire pouvait être fixée au jour où un scribe se serait dit 'tiens, aujourd'hui j'invente l'écriture', il s'est avéré que le système grammatical qui définit l'écriture a de fait presque toujours existé.

C'est donc ce manque que comble le terme de 'scription', en définissant le fait de donner une indication écrite c'est-à-dire un système scriptural chargé de faire porter un sens grammatical non logique.

Ce qui est certain c'est que l'humanité se définit, selon moi, par la capacité scriptive (le fait de réaliser des scriptions). Si on ne retrouve pas de trace de scriptions, il faut le dire, ce n'est pas qu'il n'y en avait pas. Rien n'indique que les humains archéosymboliques ne se peignaient pas le corps ni ne se tatouaient (c'était déjà de l'inscription ne se bornant pas à de la symbolisation mais plus encore, à de la socialisation).

Ce qui est intéressant après ça, c'est au niveau de l'indéologie, le fait que les humains ont à un moment douté, ou commencé à douter. Je dis bien : tous les peuples ne possèdent pas le doute. Le doute peut se définir comme la marque du fait qu'un objet peut-être interprété de deux manières. Les peuples n'ayant pas le doute ont de l'inscription, de la scription plus ou moins complexe au niveau grammatical, mais pas l'écriture.

Ce que requiert l'écriture, c'est le risque de la mésinterprétation. On arrive sur la question posée par Wittgenstein et que j'ai mis plus de dix ans à comprendre.

Faites une expérience. Ça devrait marcher à tous les coups avec des sujets francophones je laisse à votre perspicacité la transposition de cette expérience en d'autres langues. Prenez un groupe de personne et demandez : “ceux qui d'entre vous entendent ce que je dis, lèvent la main !” Bien dites leur de baisser la main. Dites à présent : “désormais, dites 'j'entend ce que vous dites' et dites 'je le jure' en levant la main”.

Eh bien dans le premier cas, les gens lèveront haut la main, comme à l'école. Dans le second cas ils lèveront la main à hauteur d'épaule. Dans les deux cas vous avez dit de lever la main. Donc lorsque vous dites de lever la main, vous ne dites pas de lever la main. Vous donnez du contexte. Parler, c'est donner du contexte, ce n'est pas donner un truc qui ferait office de vérité. Mais cette ambigüité n'est pas nécessaire, elle n'est pas consubstantielle du langage. Le langage peut passer sur cette ambigüité. C'est rare mais ça arrive. Ce qui est certain, c'est que l'écriture, le fait d'avoir un système grammatical logique entraine une ambigüité qui a un effet qualitatif. L'écriture induit un niveau d'interprétation qui ne peut qu'aller avec le doute.

Certains peuples n'ont pas d'idéologie du doute, il faut que j'appuie là-dessus. J'ai découvert ça à l'époque où j'étais en thèse. Passionné d'archéologie, à l'époque, un reportage d'ARTE montrait comment des anthropologues avaient travaillé avec des buschmen, des San si je me souviens bien, pour que ces derniers, experts en lecture de trace, viennent dans les grottes préhistoriques interpréter les traces laissées par les humains archéosymboliques. Or un des problèmes de ce travail résidait dans le fait que les San n'ont pas de doute. Une fois qu'ils interprètent un signe, il n'y a pas de retour possible, un peu comme s'il y avait un effet cliquet.

Mettons que je trace un trait ci-dessous et qu'un interprète dise ensuite “c'est le symbole de la liberté” et qu'il ne puisse revenir en arrière. Il y a un effet téléologique en quelque sorte au fait de réaliser une interprétation de ce type, une appropriation de la trace qui à son tour, au final, devient paradoxalement maîtresse de l'interprète, un peu comme le disait Lévinas.

C'est ce que font les San. Ils donnent une interprétation et sont ensuite incapables d'imaginer que le sens qu'ils ont mis sur un signe puisse au final être autre. C'est un peu ce que les cognitivistes désignent sous le nom de biais de confirmation (je dis ça pour les potentiels écervelés qui se croient intelligents parce que cognitivistes). Et ce ne sont pas les seuls. Là où existe une ligne de démarcation, c'est au niveau des groupes sociaux ayant développés une écriture et ceux qui ne l'ont pas fait.

Du coup, je fais ici cette hypothèse : le doute est né de l'écriture. Sans écriture, il n'existe pas de doute. Et ce n'est pas un jugement de valeur hein, c'est un constat... Parce que ce n'est pas parce qu'on doute que c'est bien, qu'on est comme à Bayonne, qu'on est des gens bons.

 

 

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