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Tours Acides 12 (chap 2 - ptie 7)

Publié le par Scapildalou

Tours Acides 12 (chap 2 - ptie 7)

[Début du récit]

[Début du chapitre]

[Partie précédente]

 

*

Sept heures à avancer dans une boue lestant les jambes d'une gangue lourde comme du plomb, les organismes étaient usés. Le BEXT, ralentis par la fin de tempête, était arrivé avec des heures de retard, amenant quatre scaphandriers de renfort, secoués comme de juste par les courants violents. Sans pouvoir prendre le temps de laisser s'estomper les effets du mal de mer, ils avaient commencé l'excavation des débris les plus intéressants, les grilles à roulettes et le mobile métallique contenant les restes de présence humaine. L'équipe Yus, éreinté, avait regagné le bathyscaphe désormais posé sur le fond plat découvert par Eponé. Les pilotes avaient fait grimper l'engin de quelques mètres pour que les plongeurs puissent accéder à la trappe ventrale et grimper à bord. L'équipe s'était ensuite assise sur les maigres banquettes pour quelques heures de sommeil. Les deux membres d'équipage du sous-marin avaient éteint la lumière, seul subsistait le substrat rouge d'une lampe d'alerte. Tout le monde avait pensé à couper son micro, évitant ainsi de partager les ronflements via la radio. Ayant dormi à l'aller, Maria, pour sa part, profitait du silence et de l'oxygène du scaphandre maintenu à 87% en période de sommeil pour chantonner. Nul part il était possible de chanter, de parler pour soi ; c'était un des privilèges des plongeurs. Comme une enfant, elle faisait des borborygmes « macima...macima... » répétait-elle sur un air mélancolique. Dans son souvenir il y avait, dans le temps, davantage de zones de concert dans la tour, mais la politique de l'Ordre avait été d'en restreindre le nombre pour favoriser les arènes et les combats. « macimaaa...macima... » répétait-elle les yeux fermés, toujours sur un air triste, comme si elle avait décidé de se tirer les larmes des yeux. Plus jeune, avec ses amis, une petite bande à laquelle appartenaient des filles agressives et risques tout, elles avaient pu dénicher ces « couloirs clandestins », souvent des trous minuscules faits pour traverser des cloisons séparant les niveaux et étages ayant une qualité d'oxygène supérieure. Se faire prendre pouvait être dangereux, mais c'était pour elles l'unique façon de se rendre à des concerts, de fréquenter des zones auxquelles elles n'avaient pas accès et surtout d'éprouver un peu de frisson. Les dangers consistaient bien entendu en des contrôles réalisés par la milice. Se faire attraper allait de pair avec une condamnations à des zones de redressements ; le temps passant, les peines pour ce genre de motif étaient devenues perpétuelles. De plus, n'ayant aucun droit de circuler dans les parages, il pouvait vous arriver malheur et aucune plainte ne serait recevable. Maria avait arrêté ce jeu lorsqu'une de ses amie avait disparu, mais du peu de ce qu'on avait déduit des derniers instants où on l'avait vu, son sort ne faisait guère de doutes. Plus tard, la milice avait lancé une vaste campagne de localisation et de fermeture des « tunnels », arrêtant au passage les coupables avérés et les coupables présumés. L'essentiel fut condamné à donner le change dans des arènes au cours de combats les opposants aux forces de l'Ordre. Plusieurs avaient ainsi péri en public, devant les bookmakers et les foules assoiffées de combat à sens unique. D'autres s'étaient vu forcés d'apprendre le métier de pionnier sans bénéficier des niveaux d'oxygènes élevés dans les scaphandres de travailleurs extérieurs ; l'essentiel avait cependant été relégué à des tâches de manœuvres dans les zones de travail des produits chimiques ou dans les fonderies. Dans les premières, la mort était lente et succédait à des intoxications chimiques. Dans les secondes, le travail était dur mais les protections évitaient d'être contaminés par les produits manipulés. Par contre les accidents et brûlures étaient choses courantes.

Tours Acides 12 (chap 2 - ptie 7)

 

Plusieurs solutions existaient pour s'en tirer, surtout chez les femmes. L'une d'elle consistait à avoir de nombreux enfants ; la politique nataliste prônée par l'Ordre éloignait les femmes ayant les gamins de toute source de risque, leurs maris ayant des avantages en terme de réduction du temps de travail, tout en gardant un salaire constant. De plus, l'Ordre comptait les enfants accouchés, et non ceux gardés par le couple ; par conséquent, certaines familles avaient eu six ou sept rejetons, tous fourgués aux « pupilles », une institution dépendante de l'Ordre dans laquelle les enfants délaissés étaient élevés.

Avec cette loi, un trafic d'enfant été apparu et certain bandits avaient réussi à enlever des femmes, engrossées à tour de bras, pour en vendre les enfants à des couples. L'Ordre avait eu là encore à sévir mais, à ce qu'on disait, ce genre de pratiques existaient encore, quoiqu'elles étaient bien plus extrêmes du fait de la répression. Et puis le recours à la grossesse par éprouvette était devenu gratuit et plutôt bien accompagné. Les couples homosexuels ou bien même les multi-couples ou unions de familles, pouvaient ainsi adopter sans grande difficulté. Le clonage enfin ne donnait pas toujours de bons résultats mais au moins il fournissait une bonne part des « monstres » dont la perspective était en général d'exposer leurs corps étranges dans des combats à morts.

« macimaaa...macima... »

Une autre solution pour s'en sortir consistait à devenir scaphandrier. Là, les femmes avaient même droit à la contraception tant le métier avait une place à part. Des centaines de gosses voulaient dès le plus jeune âge devenir plongeur, une poignée seulement y arrivait.

« macimaaa...macima... »

Maria en avait fait parti, au prix de sacrifices. Mais au moins désormais le plus dur était fait, du moins à ce qu'on disait, même si elle avait l'impression d'être constamment dans le dur malgré tout.

« macimaaa...ma... » Elle interrompit sa litanie.

Les yeux légèrement ouvert, elle avait parcouru les silhouettes des plongeurs assoupis dans leurs scaphandres sur les deux banquettes en fer de la soute du bathyscaphe, mais un détail avait attiré son attention. Il lui semblait avoir aperçu, dans l'ombre et les reflets rouges de l’habitacle, un mouvement. Un dormeur... ne dormait pas. Doucement, millimètre par millimètre, elle tourna la tête à l'intérieur de son casque, ses yeux mis-clot. Étant entré en premier dans le bathyscaphe, elle n'avait pas noté l'ordre d'arrivée après elle, la seule chose qu'elle savait, c'était que Kluyvert était en face de lui et Carsten à côté de Kluyevert. Qui pouvait bien être la personne tout au bout ? Tous les scaphandres se ressemblaient et les visages n'étaient pas perceptibles. En tout cas, ce qui est sûr c'est que ce facétieux, croyant que tout le monde dormait, étaient en train de lentement se saisir d'un objet rangé dans un recoin de sa combinaison pour le changer de place.

Elle n'avait pas été la seule à prendre quelques reliques.

 

Tours Acides 12 (chap 2 - ptie 7)

*

Après une poignée d'heure, l'équipe au complet avait de nouveau regagné le grand noir, les eaux acides du fond des mers afin de poursuivre l'exploration. De minuscules objets métalliques étant trouvés, le drone filoguidé faisaient des allers-retours au BEXT dont l'immense soute pouvait avaler des tonnes de ces reliques. Après avoir quadrillé une vaste zone, Novak découvrit enfin un espace comprenant plusieurs bâtiments. Le temps avant la fin de la mission étant restreint, Maria donna ordre, en vue de s'entraîner pour les missions futures, notamment celle prévues sur la zone où œuvraient les équipes 6 et 7 à l'heure actuelle, d'explorer cette zone faite d'anciens lieux d'habitation et de résidence. Il ne restait plus grand chose de ce qu'avait dû représenter les bâtiments des temps anciens, avant que ne grimpe de façon vertigineuse les eaux. L'essentiel de ce qui n'avait pas été détruit avait été enlevé par plusieurs missions et récupéré pour ériger des niveaux supplémentaires ou étoffer ceux déjà existants dans la tour. Une tonne de gravas et d'objets divers furent néanmoins ramenés en quelques heures. Les anciennes méthodes avaient poussé à négliger les artefacts de petite taille mais la pénurie croissante et l'obligation d'aller toujours plus loin pour trouver de nouvelles ressources avaient conduit les autorités à demander à ce que même les objets les plus légers ou de taille restreinte soient désormais récoltés.

Après quelques heures, des informations à propos de risques de tempête fortes vers la tour obligea à se replier. Une dernière fois l'équipe '38' regagna les sous-marins qui rentrèrent à vitesse maximale. La mission avait duré plus de deux jours.

Bien qu'épuisés, dans le ventre du BT2P les scaphandriers ne cessaient de parler ; les blagues du plus bas niveau se succédaient sans interruption. Vu ainsi, firent remarquer les pilotes excédés, les plongeurs ne semblaient pas être l'élite qu'ils se vantaient d'être. Piloter face aux courants avec ces sornettes dans les oreilles commençait à leur taper sur les nerfs et visiblement, c'était aussi le cas de Maria et Kluyvert. Lorsque la piscine n°3 fut atteinte, ce fut un soulagement pour les deux, quoiqu'il fallait encore sortir du bathyscaphe puis du bassin, passer les douches de désinfection nettoyant les scaphandres et leur otant l'essentiel des radiations. Au bas mot trois heures séparaient les scaphandriers de l'air libre, le moment où serait enlevés leurs protections.

Heureusement, quelqu'un de bien attentionné avait eu la bonne idée d’emmener en salle de débriefing des repas pour les deux derniers membres de l'équipe 8 et leurs assistants. Epuisés, les deux plongeurs mangèrent, leurs yeux rougis de fatigue au centre de visages bouffis – les têtes dodelinant presque de fatigue.

Tours Acides 12 (chap 2 - ptie 7)

Le lendemain était prévu un débriefing par Wyvord, deux officiers de documentation et un analyste expert en artefacts anciens, Hon Payne, créateur de plusieurs reportages diffusés à la télévision. Plusieurs phases avaient lieu, dans un ordre aléatoire, pour éviter que les plongeurs ne préparent leurs réponses à l'avance. Les chefs de groupes devaient fournir des rapports particulièrement détaillés de la mission - des questions dignes d'un interrogatoire. Pour l'occasion, les deux officiers de la 'doc' s'intéressaient aux trouvailles spécifiques réalisées durant la plongée. Ils présentaient des images numériques en fonction des descriptions plutôt floues à leurs yeux de la chef de l'équipe 8. Il fallut un quart d'heure au moins pour qu'ils présentent une image correspondant au mobile trouvé par Douga.

Il s'agissait, expliquait l'analyste, de ce que les anciens nommaient 'un bus', ou un 'car'. Visiblement ces mobiles servaient à des transports collectifs - mais en l'état des connaissances, ce qui était nommé 'la propriété' de ces 'bus' n'était pas bien claire.

-c'est-à-dire ? Demanda Maria

-c'est-à-dire que les objets avant 'appartenaient', ou si vous voulez 'revenaient' à des personnes. On n'a jamais bien su si tous ces mobiles 'revenaient' à des personnes uniques ou non.

-ils n'étaient pas au service des lieux où vivaient les personnes ? Demanda Wyvord

-peut-être pas tous, de toute façon 'la propriété' était généralisée, créant des conflits ou des frustrations, continua Hon Payne. Même ce qui était utilisé par plusieurs personnes relevait en général d'une propriété individuelle

-débile... murmura Wyvord

Maria ne comprenait pas :

-et bien, repris Payne sur un ton docte, mi-passionné et mi-hautain : voyez, à l'époque, tout était 'possession' et 'propriété', chaque objet revenait à une personne. J'encadre une étude dont l'objet est de mieux comprendre les systèmes de l'époque. Les anciens, pour penser cette "propriété", avaient même créé une notion 'de personne morale', comme si un collectif pouvait posséder, au même titre qu'une personne comme vous et moi par exemple, des objets.

-qu'elle était la différence avec la non-possession, si ces objets appartenaient à plusieurs habitants ? Demanda Maria, troublée par cette inattendue leçon.

Wyvord s'essaya à l'interprétation :

-c'était un peu comme si un groupe comme ton équipe possédait un scaphandre qu'il n'aurait jamais prêté à une autre équipe...

-c'est probablement ça, répondit Hon Payne, c'était une façon d'exclure de l'usage des personnes parasites par exemple.

-ah... murmura Maria avec un air d'approbation pour clore ce chapitre - l'impression de passer pour une imbécile commençait à lui être désagréable.

-c'est un peu comme si un groupe de personne arrachait des reliques pour se les montrer par exemple, fit un des deux inspecteurs de la documentation.

Maria baissa le regard.

-vous connaissez une de ces personne, n'est-ce pas ?

Elle s'en voulait d'avoir baissé la garde et de ne pas avoir fait attention. Ils avaient été habiles, elle devait bien le reconnaître.

-si jamais c'était le cas, vous nous le diriez, n'est-ce pas ?

Elle avait baissé le regard, c'était comme si elle avait avoué. Il était trop tard. La tension fit subitement un bond autour de la table. Tout s'était renversé en un quart de secondes.

-même si c'était vous, il faudrait nous le dire, vous le comprenez bien ?

La question avait pris un air de menace encore plus prononcé que la précédente. Elle s'était trop avancée. Continuer dans le silence eut été admettre sa culpabilité. Elle secoua la tête lentement, en guise d'aveu.

-Maria, continua Wyvord, si tu as quelque chose à dire, il faut que tu le fasses

-nous comprenons que c'est dur pour vous, mais vous allez vous tirer une belle écharde du pieds

-peut-être, fit le second inspecteur, est-ce quelqu'un de votre équipe ?

Elle voulu relever les yeux, sans succès. Elle se pinça les lèvres et acquiesça.

-Kluyvert ?

-non... je...

Wyvord entreprit de poser une question mais un des deux inspecteur lui demanda de laisser Maria parler. Le délai laissé par ce court laps lui permit de remettre en ordre ses pensées.

-on vous écoute Maria, parlez sans crainte.

Hon Payne était pendu à ses lèvres.

-c'était, dans le BT2P, au moment du repos

-devant tout le monde ?! Fit Wyvord, effrayé à l'idée du scandale collectif

-non, enfin... la lumière était éteinte.

L'effort était terrible. Quatre paires d'yeux dardaient des regards plus tranchant que les lames les mieux aiguisées. Elle était en train de mettre à mort un de ses collègues

-Il y avait juste la lampe d'alerte, on ne voyait pas grand chose. Je ne me suis pas endormie de suite.

Son souffle était coupé. Une goutte de sueur commençait à tomber de ses cheveux vers sa tempe. Elle se passa la main sur le crâne

-je suis entrée en première position, j'avais Kluyvert et Carsten en face de moi, mais je ne sais vraiment pas dans quel ordre sont rentrés les autres

-faites un effort Maria.

-je... me demande mais... je n'y arrive pas. Dans la nuit, j'ai vu la personne au bout de la soute... sortir...

-un objet. Est-ce que vous avez vu ce de quoi il s'agissait ?

Elle nia de la tête.

-vous êtes sûre que c'est un artefact des temps anciens ? Comment pouvez vous le savoir ?

C'est vrai ça, comment savait-elle que c'était un artefact ? Toutes les idées tournaient dans sa tête, mais rien ne venait, c'était comme si elle était vidée. Elle avait détourné le regard pour savoir si elle était la seule témoin de la scène mais les inspecteurs lui demandèrent alors pourquoi elle n'avait pas réagit, puisque c'était alors son devoir, sa place, sa mission. Elle était obligé d'agir en ce cas, même si elle n'avait pas été cheffe de groupe. Arrêter cet acte illégal retournait du devoir – et elle y avait manqué. Pourquoi ?

Elle avait en plus à chasser de son esprit l'idée que de surcroît, on pouvait aussi lui imputer le même forfait - de toute façon cela devait avoir déjà traversé l'esprit de ses interrogateurs. Elle s'efforçait de ne surtout pas penser à l'objet qu'elle avait enlevé et qui, pour l'heure, était toujours dans sa combinaison.

-que pouvais-je faire à ce moment ?

-imaginons que votre marge de manœuvre eut été réellement faible – je ne dis pas que c'est le cas, mais imaginons quand même – répondit un des inquisiteurs, pourquoi en ce cas avoir attendu le débriefing et nos questions pour aborder – et encore, de force – le sujet ?

Elle était à peine sûre de ce qu'elle avait vu, peut-être après tout n'était-ce pas un artefact et s'était-elle trompée. Elle admettait ne pas avoir su réagir. Elle bégayait ; Wyvord, voulant accélérer la conversation vint sans le vouloir à sa rescousse, invoquant l'esprit de camaraderie du métier faisant qu'il était bien difficile d'accuser un collègue en pleine mission et qu'un collègue scaphandrier n'était pas un simple ouvrier de la chimie. Les inspecteurs furent visiblement fâchés de voir Wyvord interrompre les aveux de sa subordonnée juste avant qu'elle ne craque, lui laissant le temps de se reprendre et ôtant l'eau de leur moulin. L'envie de sèchement lui demander de se taire leur rendit leurs yeux sombres et Wyvord se figea sur sa chaise avec un ton sérieux par trop décallé vu le sermon silencieux des inquisiteurs à son égard. Leur effet coupé, ils décidèrent de changer d'angle d'attaque, en demandant à présent à Maria de collaborer à l'enquête. Il lui demandèrent de faire un schéma de la soute du bathyscaphe, de reprendre ses souvenirs... Elle s'en voulait à présent de cette affaire ; en sachant que celui ou celle qui allait se faire prendre allait certainement lui en vouloir encore plus. Mais ce n'était plus son problème, elle aussi risquait d'en subir les conséquences et d'y laisser des plumes. Trois heures durant, les questions fusèrent comme si les enquêteurs en avaient à n'en plus finir.

Tout, dans la pièce restreinte, devenait hostile. La cafetière, les coins de meuble, les angles, les défauts des murs ; tout devenait familièrement étranger dans cette situation, vécue comme une perte de repère, un naufrage sur lequel elle sentait n'avoir aucune prise. Même les détails des visages de ses interlocuteurs prenaient un tour irréaliste. Leurs voix calme tranchaient avec la violence sous-tendue par la finalité des questions : trouver un traître et s'en débarrasser.

Tours Acides 12 (chap 2 - ptie 7)

Au terme des trois heures plus éprouvantes qu'une mission par 2000m de fond, elle fut relâchée, trempée de sueur, après avoir raconté jusque dans les moindres détails une mission qui aurait été banale si elle avait su tenir, l'espace d'une seconde, son regard. Kluyvert attendait dans la salle mitoyenne :

-eh alors, tu leur a raconté ta vie, pour rester autant ?

Voyant son visage morve, il se redressa sur son fauteuil,

-Maria, qu'y a-t-il ?

-j'ai foiré un truc, Fullan. Il y a un 'tapeur' dans l'équipe, et je l'ai pas balancé de suite...

Kluyvert n'eut pas le temps de trouver quelle question poser : la porte s'ouvrit, et un des inspecteurs, un peu semblable à lui d'ailleurs, passa sa tête dans l’entrebâillement pour l'appeler.

*

Perdue, elle était perdue. Essorée par les dernières heures passées dans la main de l'idéologie de l'Ordre, elle en était désorienté ; elle se trompa deux fois de porte après avoir quitté la réunion, mais de toute façon, que pouvait-elle bien faire ? Où aller ? Des tâches devaient bien l'attendre en zone scaphandre, préparer de prochaines missions par exemple. Encore fallait-il qu'elle retrouve sa concentration. Ses pas la portèrent jusqu'à la pièce dédiée à l'infirmerie d'Egnalo. Par chance elle était là à s'occuper d'un assistant victime d'effluves acides lors du réglage d'un scaphandre de l'équipe 2. Elle réalisait des tests respiratoires dont les résultats étaient apparemment mauvais. La collègue de l'assistant blessé qui l'avait porté là fit un geste de la tête pour signaler à la docteure l'entreée d'une personne dans la pièce. Bien que la place fut restreinte, Egnalo, occupée à faire passer ses examens n'avait pas perçue l'ouverture de la porte. Elle se retourna, eut une réaction de surprise, ajourna le test qu'elle préparait pour s'allumer une cigarette : elle en souffla la fumée dans le visage de l'assistant victime des vapeurs acides :

-vous sentez, la ?

L'assistant n'avait pas senti, il reprit ses gémissements et plaintes, murmurant en un râle qu'il étouffait.

-je vais vous faire une 'perf' pour vous oxygéner le sang et vous filer un truc pour que vous puissiez dormir. Je vais appliquer une pommade sur le visage et les narines lorsque vous dormirez, ok ?

L'autre continua à râler. Egnalo congédia l'accompagnatrice du blessé, l'assurant d'une voix creuse qu'elle avait la situation en main. À l'entendre, on aurait cru le contraire.

-tu viens discuter ? Demanda-t-elle à Maria tout en sortant les tubes pour la perfusion.

Cette dernière lui répondit qu'il en retournait plutôt d'une réelle consultation. Egnalo, étonnée, la fit s'allonger. Elle piqua l'assistant, une dose de calmant à vous endormir un monstre sous stéroïdes dit-elle à Maria. Le blessé interrompit ses râles et fronça ses sourciles. Il n'eut pas le temps de se questionner plus en avant sur la posologie de la docteure et s'endormit, sa tête s'affaissant dans un geste burlesque.

La docteure plia ses affaires.

-tu ne devais pas lui donner des médicaments ?

-J'ai tout le temps : vu ce que je viens de lui injecter, il ne va pas partir en courant. Que t'arrive-t-il ?

Maria raconta l'entretien dont elle venait de faire les frais. Son discours était confus et si elle ne l'avait pas connue de longue date, la médecin aurait cru avoir à faire à une simple d'esprit. Elle lui prit la tension puis la température tout en l'écoutant, avant d'enfin se tourner vers des casiers d'où elle sortit des pilules. Elle en mit deux blanches dans la main de Maria accompagnant le geste d'une instruction :

-une pour maintenant, une pour ce soir.

Egnalo se retourna, sa cigarette à la bouche, mit deux doigts sur la jugulaire du blessé.

-vous allez bien, Chastein ?

Le blessé ne répondit pas. Elle lui tapota le visage puis le gifla, faisant résonner le claquement sec dans la petite pièce. Ainsi assurée qu'il dormait, elle se retourna vers Maria, un peu de cendre tombant au passage sur le blessé et sur le sol. Elle plaça dans la main de la plongeuse quatre nouvelles pilules grises.

-celles là, expliqua-t-elle, je ne les ai jamais eu en main et toi non plus. Tu en prend une si ça ne va pas, et si tu commences à tituber après, tu viens me voir, ok ?

-Egnalo... explique-moi, pourquoi tout sort de nul part ici, et pourquoi on me tombe dessus parce qu'un des plongeurs a remonté une relique.

Egnalo réfléchit, sortit une bouteille au contenue glauque, dévissa le bouchon et, avant de prendre une gorgée, se fendit d'une réponse :

-Tu te poses trop de questions ma belle.

-Quand se pose-t-on trop de questions en ce cas ?

Egnalo reprit son souffle après sa gorgée, tira une bouffée de sa cigarette, cligna des yeux, prenant le temps de faire une réponse des plus lapidaires :

-A partir de la première.

La docteure se tourna, ouvrit un tiroir, sortit deux cachets supplémentaires.

-Visiblement, tu as aussi besoin de ceux-ci.

-Il faut que je vois Lauma

-Cette peste ? M'étonne pas que tu ailles mal. Celle là, question trafic, elle est pas mal. Ne te plaint pas si ensuite tu as des problèmes.

-J'ai besoin de soutien, pas de critique.

Egnalo tira sur sa cigarette, en écrasa la fin dans un cendrier marmonna quelque chose tenant lieu d'excuses avant de proposer de convoquer de suite Lauma. Le blessé assoupi, on pouvait envisager de discuter de n'importe quoi, l'infirmerie était peut-être un des lieux légaux les plus discrets de toute la tour. En l'absence de réaction de Maria, elle prit l'initiative d'un coup de fil aux ateliers où il lui fut répondu que Lauma n'y travaillait plus ; il était déjà tard, et plus grand monde ne se trouvait dans les espaces scaphandriers, saufs quelques assistants spécialisés, d'astreinte ou œuvrant sur des missions exigeant leur présence.

 

Fin du deuxième chapitre

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