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Origines du dévoiement éthique d'une "certaine gauche"

Publié le par Scapildalou

Je n'ai pas lu beaucoup Derrida, mais vraiment peu. Quelques bouquins et encore, pas tous en entier. Mais je me retrouve dans sa méthode, entendu au sens étymologique, celui de chemin, comme le détaille Hiedegger, que je n'ai pas lu beaucoup non plus par ailleurs – en fait, il n'y a que Wittgenstein que je peux me targuer d'avoir « lu » (lu, mais pas bien compris je pense).

La lecture de Derrida ne laisse pas de doute, il était énervé lorsqu'il faisait les conférences desquelles ont été tirés ses ouvrages. J'ai déjà évoqué sa querelle avec Searl dont il s'est carrément moqué du nom de famille dans un ouvrage (Searle prononcé à la française, ça donne SARL, il en avait tiré un titre d'ouvrage Limited inc. [ = entreprise limitée] ce qu'on peut qualifier de jeu de mot pas sympa).

Bon, passons, ça reste Searle, on ne va pas trop pleurer, j'ai d'ailleurs critiqué sa pensée en allant sans le savoir dans le sens de Derrida que je n'avais pas alors bouquiné.

Derrida, donc, parlons de lui, je n'ai pas fait que le feuilleter, j'ai aussi écouté des interviewes (rares) et là, changement. C'est un tout autre bonhomme. On le sent beaucoup plus en retrait, je dirai même « dépressif », et le fait qu'il ait eu une femme psychanalyste n'a pas dû aider. Docteur Jacques et Mister Derrida en somme.

Mais Searle n'est pas le seul qu'il a épinglé. Un autre, c'est Lévinas et là, je suis beaucoup plus circonspect. Derrida a dû l'être aussi au bout d'un moment puisqu'il s'est excusé allant même jusqu'à pronconcer un discours qui vaut des cacahuètes lorsque Levinas est décédé. C'est de ça que je voudrai parler ici, de leur opposition, qui mérite d'être évoquée puisqu'elle est d'actualité.

Bon, donc, j'ai bouquiné Derrida et il m'a semblé qu'il manquait un truc à une grande partie de sa réflexion. Derrida se positionne comme une des têtes d'affiche de ce qui sera nommé aux USA la « French theory ». Cet ensemble théorique qui en fait dans l'exagone n'a jamais été perçu comme tel a été considéré comme étant une doctrine globale aux USA. De quoi en retourne-t-il ?

Il s'agit en fait de la branche française de la révolution épistémologique née de l'après guerre. En effet, après la 2de GM, dans l'essentiel des universités, les marxistes et marxistes autonomes sont arrivés aux manettes. Ce n'est pas que l'époque s'y prêtait réellement mais les tôliers des autres courants avaient un peu trop collaborés. Forcément, la place était libre, un peu comme dans l'économie où, faute de patron en liberté pour la même raison, des progrès sociaux ont put être réalisés. Qu'est-ce que le marxisme a apporté aux sciences ? Tout d'abord en dépit d'une certaine simplification liée à la stalinisation des sciences en URSS (qu'il ne faudrait pas non plus exagérer), les scientifiques partaient d'un présupposé : l'infrastructure détermine la superstructure – c'est la base du matérialisme. Dit autrement, les conditions matérielles de production, c'est-à-dire l'état des techniques détermine les relations sociales. Comme le disait Marx et Engels (et leurs femmes qui auraient pu être crédités, comme le montre bien le film Le jeune Marx) « donnez-nous un moulin un vent, et je vous donnerai le servage ». Exemple : l'industrialisation a changé les rapports sociaux, car le mode de relation d'une société tournée vers l'usine ne peut être identique aux mode de relation des villages dont étaient issus les travailleurs provenant de l'exode rural. Puis la mécanisation de l'appareil industriel a encore, avec le travail à la chaîne, entraîné un nouveau mode de rapports sociaux. Idem, la société a radicalement changé dès lors que le travail s'est numérisé. On ne travaille et ne vit pas pareil avec l'internet qu'avant l'ère numérique.

Mais la conclusion est bien plus large que ce simple rapport de causalité. Car si l'on en tire plus loin les conclusions, cela veut dire que la société dans son ensemble, les croyances, les habitudes, les us et coutumes dépendent non pas de la nature humaine, mais des rapports de production. Dieu par exemple qui était un grand architecte au temps des cathédrales est devenu un grand horloger lors du développement des ateliers (cf. chap XIII du capital) puis un deus ex machina lors de l'industrialisation avant de devenir le grand programmateur à présent.

Voilà que la société née d'un ordre naturel était bon pour la poubelle, rien que ça !

De là, en étudiant les « primitif » les anthropologues se sont rendus compte que les histoires et mythes étaient structurées, oui, structurées en fonction d'une histoire que l'on pouvait retracer, issue d'actes, de conflits, matériels et psychiques. Bref, mariez Levy-Strauss à Freud et vous avez un bel exemple de grille de lecture arguant que tous les faits sociaux dépendent de la situation sociale. La folie, comme va le montrer Foucault, mais aussi le genre, ont une histoire, une contingence, mais n'ont rien de naturel. Cette sédimentation des actes et des vécus accumulés fondent le socle de la société dans laquelle nous vivons. Et cette histoire a toujours eu lieu si bien que les « primitifs » avaient eux-même une histoire bien plus complexe que ce qu'après Colomb on avait bien voulut arrêter. Ainsi, Pierre Clastres allait montrer que les Arawaks exterminés avec soin par les colons qui ont suivit ce cancer de Colomb sous les tropiques, vivaient dans des sociétés qui elle-mêmes résultaient d'une histoire peut-être plus évoluée en un sens que la nôtre, puisque eux avaient trouvé le moyen de mettre fin à l'état. Et sans Lénine, notons-le. Bref, une société dépend de la façon dont ont agit les autres avant nous et de leurs intentions, souhaits, choses faites et censurées [en psycho du travail, Yves Clot affirme que ce qui n'a pas été fait est souvent bien plus important que ce qui a été effectivement fait – certains en sciences du travail et de l'info-com ont même littéralement « fait les poubelles » de services dans lesquelles ils enquêtaient pour savoir quelles idées étaient jetés...]. Pour le dire autrement, la société est une construction.

Mais ce n'est pas une simple construction comme le sol sous nos pieds est constitué de couches dont certaines, sous l'effet de la tectonique des plaques ressortent de temps en temps. La société est faite de faits sociaux, disait déjà Durkheim et à sa suite Bourdieu lorsqu'il analysait en quoi ces faits sociaux contingentent nos actions. Bref, dans une société, dans tout système en fait, le passé peut ressurgir dans le présent à travers des faits culbutant et se transmuant au contact d'autres faits, en nouveaux faits sociaux. Par exemple l'Islam rigoriste des débuts ressurgit en s'étant culbuté avec les faits sociaux des 600 dernières années et surtout les systèmes de domination post-coloniaux des derniers 150 ans.

Ce n'est pas un simple raccourcis même si la tentation téléologique sourde, car la french théory doit a des courants de pensés qui justement se sont bâtis contre la pensée française issue du colonialisme. En effet, après la seconde guerre mondiale a succédé la décolonisation. La décolonisation c'était en premier lieu une tentative des peuples dominés par les puissances occidentales au premier rang desquelles on trouve la france au fromdu et la grande marmelade, de se libérer. Car une fois que la décolonisation a eu lieu, il est resté un mode de pensée raciste contre lequel les peuples colonisés ont eu à lutter. Exemple de ces tentatives de reconstruction : la nègritude de Sanghor. Car la colonisation n'est pas venue seule, il a fallut donner une justification au système de domination et c'est alors que s'est imposé le nouveau racisme, en dévoyant notamment le Darwinisme en le mâtinant de caractères qui ont servi de socle au nazisme (Gobbels était d'origine sud africaine, sa descendance ayant d'ailleurs participé à l'élaboration de l'apartheid).

Un mouvement venu d'inde au premier chef s'est ainsi attelé à démontrer de quoi le système idéologique de domination était le nom, la façon dont il se répercutait etc. On l'a nommé « les post colonial studies ». Derrida ne s'est pas basé sur du vide, il a puisé dans les post-colonial studies et il n'était pas le seul. En europe ce courante est très vite arrivé dans les facs (notamment par le biais de chercheurs indiens et pakistannais ayant intégré des labos anglais et américains). Ce courant a donné lieu a l'étude des systèmes de domination dans nos sociétés. C'est là qu'arrive Derrida. En se mêlant au socio-constructivisme, les post-colonial sutdies ont donné lieu à ce que l'on nomme aujourd'hui le courant de « la déconstruction ». La déconstruction, c'est prendre des éléments de la réalité, les objectiver (en faire des objets d'étude), les dépouiller de leur dimensions axiologique sans omettre d'étudier ces valeurs, un peu comme on étudie les vêtements d'une personne qui s'est déssappée. Ensuite, on étudie l'histoire de cet objet, comment il a été élaboré, comment il s'est choisit ses vêtements et pourquoi.

Bon, la méthode tient tout autant aux apports d'Heidegger qu'on laisse un peu sur le côté pour l'occasion parce qu'il sent le fumier en termes de valeurs.

Mais voilà, il manque une chose toutefois, un truc cloche et justement, Heidegger n'est pas absent. D'ailleurs, si on ne l'avait pas foutu de côté, peut-être la tragédie ne saurait pas arrivée. Enfin, si 'on' ne l'avait pas foutu de côté... Car justement Lévinas, qu'on ne peut pas taxer de sympathies pour le nazisme, fonde l'essentiel de sa pensée sur celle d'Heidegger. Ouep... Notamment parce qu'Heidegger, quoiqu'il ait fait quelques heil de guerre (pardon...) a développé une pensée qui s'est servie dans des penseurs juifs (tels que Martin Bubber que Lacan a pas mal pompé aussi et au passage, si je ne cite pas Lacan dans les grands du socio-constructivisme, c'est parce que je n'en n'ai pas eu l'occasion jusqu'à présent)

En effet, Martin Bubber dans Je et Tu pose une autre façon de concevoir le rapport au monde et à l'objet. Cette façon est presque antinomique avec celle du socio-constructivisme et si j'avais fait une thèse de philo, je crois que je me serai fait des trous dans le crâne pour essayer de concilier ces deux pans (vu l'atmosphère actuelle, ça me vaudrait de me faire lyncher). En effet, Bubber part de l'existant, le 'il y a'. Ce fameux 'il' qui est en quelque sorte la contingence actualisée dans le monde. En se séparant de ce monde, à la naissance, on devient le 'Je', un 'je' qui par effet de miroir est capable de nommer le 'Tu'. Bref, nous n'existons que par la présence des autres. De l'autre je tire mon existence, donc je ne peux exister qu'en préservant l'existence de l'autre. L'autre, je le vois à travers sa présence, mieux, à travers de la présence de son 'visage'. Et ce 'visage', nudité de l'existence d'autrui qui m'apparaît alors sans filtres ne peut qu'être préservé, sinon c'est le meurtre, la destruction de l'humanité. Bref, c'est de là que Lévinas tire toute sa théorie sur l'éthique.

Alors pourquoi Derrida tire sur Lévinas ?

Car s'il fallait laisser une chose aux marxistes qui ont trusté les facs dès les années 50, c'est qu'ils avaient le fond éthique du communisme. Les théories constructivistes ont pris appuis sur un partis pris qui a défaut d'être réellement éthique avaient pour fond, pour décor dirait Pierre Legendre (que je cite juste par complaisance, parce que j'avais envie de le citer), l'idée que le monde ne pouvait / ne devait tendre que vers un monde meilleur où il n'y aurait plus de domination aucune. Ce n'est pas pour rien que les post-colonials studies ont bien pris même si leurs tôliers n'étaient pas nécessairement marxistes : au moins étaient-ils tiers-mondistes. J'ai d'ailleurs ouïe-dire que Cuba était un lieu de rencontre fréquent entre les deux tenants de ces courants, mais il s'agit là de supputations glanées au coin de bureaux de laboratoires (j'en ai une ou deux bonnes à raconter à ce sujet...)

Aller, anecdote. Les politiques actuellement basent leurs discours sur des logiciels dont Alceste. Ces logiciels ont été mis au point par des analystes des discours dont bon nombres dans les années 80 étaient au PCF. Et puisqu'ils leur fallait du contenu pour se tester... Il sont allés se faire les dents sur les discours de Fidel Castro. Eh oui...

Bon, je vais taire mes petites théories sur la fabrication du rhum maison dans certains labo de la fac du Mirail et reprendre le fil de ce texte.

Car ce qui me paraît avoir manqué chez Derrida, c'est précisément un sous-bassement éthique. Déconstruire, certes, mais pourquoi ? Car si on ne peut nier que Derrida avait un vrai fond politique, il n'y a aucune mentions dans ses textes de ce que serait un futur meilleur. Que faire une fois qu'on aura abattu le capitalisme ? Autant l'école de Francfort n'a jamais perdu le communisme de vue même si Habermas fait l'objet de vives critiques. Au moins, lui, n'a jamais perdu de vue que ce qui l'a mu, ce qui tirait de l'avant son école, c'était d'abattre le capitalisme pour créer une société ouverte. Nonobstant sa définitive rupture avec le communisme, il n'a eu de cesse d'imaginer des dispositifs permettant un débat, une ouverture de la place publique aux échanges émancipés, déliés de l'oppression et surtout du fascisme.

En france on ne trouve ça que dans le personnalisme de gauche (Ellul par exemple) et dans le techno-constructivisme (c'est un néologisme) très lié au personnalisme par ailleurs (Simondon, Stiegler). Mais on ne trouve pas ça chez Derrida. Certes, c'est aller vite en besogne car chez Debord, Barthes et Deleuse, les parents du mouvement situationniste, on trouve des perspectives politiques mais elles sont individualistes. Elles rompent avec le collectivisme du mouvement éthique. Selon moi, en se centrant sur l'autonomie de l'individu et surtout de sa tribu (cf. Maffessoli), elles perdent de vue le fait que la société n'est pas une totalité totalitaire.

Ainsi, la déconstruction de la société après Derrida a perdu le lien avec la contingence, cette fameuse transcendance très présente chez Lévinas. Point de société, aucune vue éthique universelle si l'on se contente de considérer tout ordre social comme étant de facto un totalitarisme. Quand Barthes dit que « le langage est fasciste », il perd de vue que l'humanisation n'est que langage. C'est dire que l'humain est par nature fasciste, c'est inacceptable. C'est un peu comme lorsque Jimmy Hendrix crame sa guitare : c'est mettre au feu ce qui nous constitue. Et c'est pour ça que Lévinas n'a pas été accepté. Et c'est comme ça que le socio-constructivisme et son humanisme ont été remplacé par la « simple » lecture intersectionaliste où toute personne se refusant d'emblée à la caractérisation d'un type d'oppression qui lui paraîtrait ne serait-ce que mal formulé est taxé d'ennemi. « Mal formulé », ça veut dire que certains se réservent de jure la définition de ce qui est la bonne formulation. C'est là que naissent les déboires du gauchisme actuel ; les groupes politiques deviennent de petites unités agissantes comme autant de petits groupes inquisiteurs.

Je pense que Derrida s'est rendu compte qu'à ne pas intégrer un système éthique, il allait dans le mur, d'où son retournement. Mais il n'aura pas fait l'unité théorique néanmoins.

En attendant, toute déconstruction se vaut, laissant place à ce qu'il faut bien appeler un relativisme axiologique. Et certains de défendre des oppressions locales au nom de la défense des spécificités culturelles par exemple, en fonction justement d'une lecture des faits sociaux se voulant être basée sur les post-colonial studies. Et par conséquent de justifier des oppressions au non de la lutte contre les oppressions.

Judith Buthler, continuatrice de la French Theory s'est elle-même heurté au mur du relativisme... Et la voilà en train de piocher dans Lévinas et Martin Bubber pour essayer de trouver une solution éthique. Pas simple quand on sait que Bubber et Lévinas fondent leur éthique dans le sionisme. En d'autre terme, elle va devoir faire avaler aux anti-sionnistes de gauche une théorie de l'éthique fondée sur des penseurs sionistes. Bon courage...

 

La gauche est donc actuellement divisée entre humanistes-égalitaristes pour qui la pensée de fond peut-être ainsi résumée :

-l'humain est tout le temps et partout considéré comme un unité. Ce qu'il faut, c'est mettre fin au système d'oppression qui le scinde de son humanité pleine et entière. Cette scission vient du capitalisme et des « fausses croyances » qu'il engendre. La lutte à mort contre ce système ne peut que se baser sur une base éthique considérant qu'à terme, la seule solution réside dans l'égalité et une visée émancipatrice de l'éducation.

L'autre, la gauche relativiste pense dans un sens opposé :

-l'humain n'est pas partout identique. Il existe sous plusieurs formes et certaines de ces formes oppressent d'autres formes. Le capitalisme est certes un avatar de la domination, mais d'autres formes doivent être abattues et d'ailleurs, si elles le sont, peut-être le capitalisme va-t-il suivre. Son abolition n'est donc plus prioritaire ni même, peut-être, nécessaire. La société peut vivre dans le capitalisme, il faut avant tout amender cette société en déboulonnant (par la déconstruction) toutes les autres formes de domination. Ce qu'il faut viser, c'est un humain autonome, unique (donc surtout pas égalitaire car égalité, ici = suppression des caractéristiques subjectives donc = oppression). Chacun est son seul centre du pouvoir, c'est-à-dire un humain qui doit tendre à être « sans entraves », s'autodéterminant. Tout ce qui vient le contrarier est par nature un avatar du fascisme.

 

Et bien, vaut mieux être sûr, en ce cas, de ne pas se tromper sur ce qu'on entend par « contrarier »...

 

 

 

 

 

 

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