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Une méthodologie (3) - Le message des miroirs

Publié le par Scapildalou

C'est donc après un détour par la bibliothèque que je vins à rentrer à l'école de rhétorique. Les premières années étaient consacrées à la méditation de textes et des paroles des enseignants. Je n'avais alors pas un grand attrait pour tout ce qui se rapproche de la méditation, je l'ai depuis en sainte horreur. La méditation vise l'hédonisme, c'est-à-dire à ne plus s'appartenir, à dépasser un corps ou des règles qui seraient par essence limitantes, et par ce dépassement atteindre une jouissance qui serait entravée alors justement que je me posais justement la question de ce qui permettait d'exploiter les limites et de les transgresser lorsqu'il le fallait. Au fond, la jouissance sans entraves est la négation de la limite et par là, de toute révolte, puisque la révolte vise à renverser des limites qui sont celles des bâtisseurs de fétiches. La jouissance est un cémis autour duquel je n'ai jamais mis de ficelle sinon celle qui me relie aux idées qui ne m'attirent guère. Au terme des premières épreuves, on me demandait de dresser l'évolution de mes cémis au cours des méditations qui avaient été les miennes. Je dressais le bilan sur la jouissance que je viens de vous dresser – et sur la méditation. Contrairement aux amateurs d'autonomie et de jouissance, j'approuvais les limites qui m'avaient été posées, même si j'admettais qu'elles me révoltaient parfois. Je fus accepté au grade supérieur, quand les autonomes jouisseurs furent refusés. Je refusais d'en tirer satisfaction même si la tentation en était grande. Quant aux jouisseurs, eux disaient avoir été sacrifiés sur un hôtel, au pieds de la statue dressée à la contrainte et se disaient fier de ne rentrer dans aucun moule sinon le sillon qui accueillait leur fluide avenue de la vérité. J'appris bien plus tard qu'ils furent de ceux qui, de leur mains, creusèrent le berceau dans lequel étaient placés les victimes, dans lequel ils s'allongeaient eux-même avec délectation. Et puis en guise d'amateur de jouissance, je dois dire à mon grand étonnement qu'ils étaient aussi de grands sacrificateurs mais s'en cachaient en disant simplement qu'ils ne sacrifiaient pas mais exerçaient leur autonomie. Ils se plaçaient sous l'hôtel du Marquis, une statue que j'abhorre à jamais.

Pourquoi est-on sûr, tout un chacun, d'avoir raison ? Qu'est-ce qui nous conduit à sentir au fond de nous même que nous avons raison quand l'expérience nous montre au contraire que nous avons en général tord ? Nous sommes au final dans le vrai, nous le portons avec nous, avec nos cémis, nos fétiches. Je n'ai jamais été habile de mes mains et ; j'ai brisé mes cémis, parce que je n'étais pas soigneux ou peu maître de leur fabrication. Dans mes mains, je les ai vu se briser, de statues de terre cuite devenir des morceaux d'argile fuyant entre mes doigts. Avec eux, tombaient les images de ce à quoi je m'étais attaché. Ironiquement, peut-être est-ce de là que vient mon manque de fétichisme ?

A l'époque, dans la ville mais c'est encore le cas aujourd'hui, bien nombreux étaient ceux dont les vêtement étaient sombres – rares étaient ceux qui se vêtissaient de vêtements faits de fils d'implication aux couleurs claires ; au mieux portaient-ils du rouge. Je crois que tout un chacun voulait ainsi ne pas montrer que les fils de nos vêtements étaient tâchés du sang que les sacrifices dont nous avions été victimes. Comme si être faible, impuissant et sans forces avait été une honte.

À l'époque, malgré mais cémis fragiles et se brisant à chaque manipulation – au point que je dressais avec peine des fils me reliant au monde et que j'étais habillés de peu – je me rendais sur l'avenue de la vérité avec les groupes auxquels j'appartenais. Nous prenions plaisir à sacrifier des personnes échappant d'habitude aux sacrifices ou n'ayant que rarement évolué rue de la douleur. C'était des périodes de rapport de force. Je trouvais à l'école de rhétorique de quoi déplier ce phénomène que je ne comprenais pas. Il faut dire qu'en dépit de mes idoles brisées par tant de mouvements, les hospices demeuraient invariables. En revanche les statues et œuvres dressées par ceux qui avaient peu souffert devenaient fades à mes yeux s'assombrissant et s'emplissant de cicatrices faits par ces misères dont j'étais témoin et parfois acteur qui me faisait tant de peine à voir. Ces gens de peu (de douleur) considérant le manque de compassion à leur égard lorsque nous les emmenions au sacrifice, voulurent discuter de nos idoles, questionnés qu'ils étaient par la force que nous semblions en tirer. C'est alors que je découvrais qu'à considérer ces œuvres, jamais nos regards ne détaillaient les mêmes choses, comme deux personnes discutant d'un horizon au même endroit mais dos à dos l'un à l'autre, l'un regardant la mer quand l'autre est tourné vers la terre ferme.

 

*

 

J'ai cédé sur un point, celui de ne pouvoir être du côté de ceux qui ne passaient guère de temps rue de la douleur. Non que j'aime ceux qui y circulent ou ce qui s'y passe – au contraire, mais je crois que nombre de sacrifices visaient à montrer, comme je l'ai dit plus haut, que certains saignaient moins que d'autres afin de se sentir fort. Le quartier où se trouvait la douleur leur était un bouge inconsidéré, trop de mes amis y passaient – trop des personnes dont j'avais tenté de dressé les cémis y étaient allé et avaient voulu rénover cette rue. Au contraire, au lieu de regarder ce qui faisait qu'un sacrifice était un bon sacrifice, j'ai par la suite de mon acceptation à l'école de rhétorique décidé de détailler les parcours des sacrifiés.

Détailler un parcours ? Voilà une occasion de me rendre de nouveau place du récit et de faire le point à la bibliothèque, dans laquelle je trouvais sans trop de difficulté des histoire différentes de celles qu'on racontait avenue de la vérité.

Dans cette histoire, l'humain ne naissait pas bien fini, il naissait pour tomber dans un bain et les fils, était-il dit, desquels nous nous habillons, tenaient entre eux par une solution : un bain de langage. Le langage étaient ainsi ce qui nous liait aux autres, les fils de l'implication n'étaient pas reliés à rien, mais au savoir. De fait, de là découlait au moins deux choses : nous étions liés aux autres, au savoir, c'est-à-dire au monde par des relations. Ces relations étant vivantes et faites d'influences, là encore, on parlait de rapports. Je découvrais qu'en matière de rapport, il n'en allait pas que de rapports de force.

A chaque fois qu'une chose nous apparaissait dans ce monde, d'une manière ou d'une autre, nous finissions par nous lier à elle. Sans nous en rendre compte, cette chose ou son image, rendue cémis, nous l'enroulions d'un fil dont le second bout était attaché à notre taille. De ces objets auxquels nous nous attachions, certains en faisait des fois bien plus que de simples cémis, mais de véritables idoles. Faire d'une chose un véritable fétiche et dire qu'elle nous tient quand nous sommes attaché à elle, alors qu'un simple regard prouverait qu'il s'agit effectivement de l'inverse, voilà ce que l'on nomme « avoir en propre ». Il s'agit de la propriété. La propriété de ce qui est produit est certes un vol, mais il en retourne aussi d'un convolage avec des fétiches.

Ainsi, on se laisse posséder par des objets dont certains n'ont de matériel que leur image, leur représentation – rien d'autre n'est tangible. C'est le cas de l'amitié, de l'amour, de la haine, des origines, du monde, etc. Toute ces choses que l'on sait, c'est-à-dire, au sens étymologique que l'on « a pour soi » (savoir = avoir pour soi). Les transformer en objets concrets, c'est faire des symboles, c'est-à-dire les symboliser. Alors, mu par cette nouvelle appréhension des choses, je ne voyais plus les statues, les idoles, mais ceux qui les faisaient ou plutôt les traces et empruntes laissées par les mains de ceux qui les avaient façonné. Je me demandais alors ce qu'il avaient cherché à symboliser et surtout la façon dont on attendait que servent ces statues – à fortiori lorsqu'elles servaient à maîtriser des rapports de force à fortiori lorsque mon sang ou celui des miens coulait au ruisseau à l'issue de ceux-ci.

À mon tour, lorsque je rentrais chez moi après avoir été sacrifié, je me retournai, plein d'une bienveillance paradoxale pour distinguer parmi les sacrificateurs celui qui me suivait. Le terme bienveillance est mauvais car il y avait aussi dans cette attitude de la colère et un peu de haine, mais peut-être que couper les fils avec ses bourreaux passe par cette bienveillance – peut-être est-elle une façon de dresser envers la violence le seul honneur qu'elle mérite lorsqu'elle vise à l'oppression : un doigt d'honneur.

Je décidais donc d'en faire mon métier.

 

*

 

Pourquoi en faire un métier ? J'ai dit que j'étais fort malhabile de mes mains, tisser avec un métier des fichus, voilà qui pourrait sembler paradoxale ! Le terme de « métier » vient bien de ces industries où l'on tissait, avec des fils, des habits. Le développement de l'occident, à commencer par celui de la grande-bretagne mais il ne faut pas oublier non plus la guerre de session aux USA entre le nord industriel et le sud producteur de coton, ou les catastrophe industrielles et ce qu'elles révèles en Inde lorsqu'une usine s'effondre sur des familles entières sous-payées à tisser des habits de mauvaise qualité, ce développement donc, s'est fondé sur la question du textile. De là, on parle de métier aujourd'hui, pour évoquer une profession. Un métier, c'est la maîtrise de trucs et astuces : en effet, il ne s'agit pas seulement de savoir, de comprendre les instructions, il faut aussi, pour travailler à une tâche donnée, connaître des trucs et astuces. Tout ces petits gestes, ces petites « ficelles » du métier font que l'on devient un travailleur efficace et, loin d'être astreint à une tâche répétitive ou écervelante, nous sommes alors en mesure de « jouer » (on parle de « making out ») avec l'action de production elle-même, créant ainsi du sens. Par un hasard je crois, ces petites ruses, ces trucs et astuces étaient en grec ancien nommés « la métis » ce qui donne « mé-tisse » par un jeu de mot fort opportun.

Comprendre une ruse, comprendre un geste, comprendre une pratique, c'est de A à Z saisir comment un geste à été réalisé, comment s'est « tissé » la relation entre un travailleur et son travail. Mais les fils et ficelles ne se tissent pas qu'entre une personne et son travail. Notons d'ailleurs, ironiquement, c'est-à-dire par un renversement inattendue (c'est ma définition de l'ironie – à ne pas confondre avec le paradoxe qui peut-être une forme d'ironie, j'y reviendrai bien plus loin) que le travailleur, tout un chacun, est assez peu au fait de ces ficelles qui le relie. Nous sommes fixés sur nos vêtements, sur nos habits, mais telles des araignées, un travailleur possède des yeux partout, des pattes multiples et une sensibilité extrême à l'air dès lors qu'il se trouve sur son lieu de travail. L'homme devient araignée tant il fait corps avec son geste de travail, il se métamorphose et devient, comparé au novice, capable de choses donnant l'impression qu'il est doté de plus de bras et de capacités que la normale. Seul un novice sait comme un travailleur est capable de tisser des fils sous cet aspect. Mais les travailleurs eux ne le savent pas – c'est un paradoxe. S'il ne le savent pas, ils ne savent pas non plus, bien souvent, que les ficelles du métier qu'ils possèdent sont celles que leur ont légué les générations antérieures. Depuis l'aube de l'humanité, les gestes et habitudes se transmises pour donner forme à de nouveaux gestes et de nouvelles habitudes etc. Mes gestes, lorsque j'écris, ne dérivent de rien d'autre que de la façon dont les hommes d'avant brisaient des galets pour en faire des bifaces. De Leurs gestes anciens découlent les miens ; c'est pour cette raison que je ne les nomme pas « préhistorique » puisque mes histoires et mes ficelles dérivent même d'un relation très lointaine mais là n'est pas la question, de leurs gestes à eux. Ils sont les hommes des gestes et symboles dont découlent les nôtres, ils sont archéosymboliques. Et nous sommes endettés envers eux, et non l'inverse, comme les anciens archéologues ont essayé de nous le faire croire.

Ce qui change dans deux gestes entre deux travailleurs d'époques ou de contextes différents, sont les modalités sociales de production ou, selon un termes bien plus usité, les « rapports de production ». Travailler, c'est-à-dire produire ce dont la société vie, ce autour de quoi elle vie, donc produire de l'humanité, c'est se placer dans des rapports de production, déterminés par les forces sociales, la technique, les technologies en cours, les connaissances, l'état des réflexion, les contingences liées aux conflits sociaux et ce qu'ils produisent en termes d'issues.

Toutes ces choses qui déterminent le travail forment un ensemble de fils, là encore. Étymologiquement, un ensemble de fil est un « textus », un amas de « textes ». Ainsi, le sol dont j'ai parlé plus tôt, le sol de nos rues, jonché de fils que nous perdions n'était pas un symptôme de nos passage mais bien le « texte » qui habillait notre société. Nous cheminions au quotidien sur du texte, et ce qui allait autour : « le contexte ».

La société était un tissu, d'ailleurs en français ne parle-t-on pas de « tissus social », de « lien social » ?

 

Armé de ces instruments, mon regard ne pouvait plus voire dans les fétiches et les statues ainsi que toutes les œuvres de l'avenue de la vérité que ce qui se construit de ses mains, un lègue indirecte des ancien et du passé. La vérité, cette rue, était sans cesse en cours d'aménagement. Elle se construisait des mains de personnes se tirant avec grande difficulté des rapports sociaux.

 

Je terminais mon travail de maîtrise par un devoir dont je vous livre ici l'entièreté :

 

j'ai entendu parler de gloire, d'honneurs et de faveurs,

certains de ces mots engendrant la terreur

de devenir cible de qu'il conviendrait de nommer « erreurs »

et qui dépend pourtant du simple fait de conduire un labeur.

 

Que reste-t-il à faire sinon remonter la rue de la douleur

au terme de laquelle un troquet est ouvert à toute heure,

il accueille avec des biscuits amères ceux qui ont fait le deuil du bonheur

et qui acceptent qu'en l'humanité nous sommes toujours débiteurs.

 

*

 

Vous l'aurez deviné, je retournais fréquemment, lorsque mes leçons finissaient, au troquet de la rue de la douleur, celui dont on ne voit l'entrée que si l'on remonte cette rue à rebours du monde entier. À chaque fois que je m'y rendais, on me donnait toujours, en guise de divertissement, consigne de réaliser des exercices. Je les réalisais dans l'espoir qu'un jour le jury reconnaîtrais en l'une de mes réalisations le potentiel pour gagner un concours. À chaque fois, il m'était demandé de reproduire un portrait sous une forme ou une autre. Le protocole était toujours le même : je m'installais face à un portrait, le fixais sans bouger pour bien m'en imprégner car on me le retirait rapidement et, de mémoire, je devais le reproduire à l'aide de divers accessoires : pinceaux, gouache, etc. ou bien je devais imaginer qui était cette personne, lui écrire une histoire, etc.

A chaque fois, on me servait un plat similaire, mais en fonction de l'argent à ma disposition, j'en prenais une version plus ou moins chère.

Ayant fait mes armes à l'école de rhétorique, j'étais enfin en mesure d'intégrer dans cet Ordre un grade certes assez bas mais c'était un bon début, pour moi-même devenir rhétoricien. Il ne restait plus qu'une épreuve une seule, raconter une honte qui nous avait fortement imprégné, devant un panel de pairs. Je me rappelle qu'un de mes confrères ou peut-être une consœur raconta que sa plus grande honte avait été de se faire arnaquer plusieurs années. Elle raconta :

Mon père, un ancien voyageur, a fait fortune de son incapacité. Il voulait atteindre la bibliothèque de la place du récit mais, incapable de réussir, voué à échouer à l'orée de sa destination, il a posé ses bagages à l'entrée de la rue de la douleur, là où l'on force les étrangers à passer. Il en accueille aujourd'hui beaucoup, mais vit d'un escroquerie sans nom. Il vit de placer ses clients en face de miroirs déformants, et leur demande sans cesse de demander ce qu'ils y voient. Aveuglés par leur innocence, aucun d'eux ne sait qu'il se regarde. Pour se faire plus d'argent, il donne le même plat, à des prix différents mais quel que soit l'argent que mettent ses clients, il n'y a aucune différence dans ce qu'ils consomment. Et on ne saurait trop ricaner de ceux-ci, ces clients, qui ne voient jamais qu'ils dressent leur propre portrait et tirent toujours plus de plaisir à manger tant qu'ils dépensent plus d'argent – alors qu'en mettant une somme minime, ils mangeraient la même chose. Mais moins ils payent, moins ils y trouvent de la saveur.

Dès que j'en eu le temps après avoir obtenu mon grade, je me rendis de nouveau à l'auberge de l'entrée de la rue de la douleur. Je demandais à manger ce qu'ils avaient de moins chère, et m'amusais à dresser une statue ridicule – puisque ce jour là c'était l'exercice que demandait « le jury » qui n'existait sans doute pas.

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