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Une méthodologie (2) – la puissance et la force

Publié le par Scapildalou

En revanche, je dois avouer avoir mis à plusieurs reprises le sang de personnes au sillon – comme tout le monde, mais celui ou celle qui aurait dit l'inverse eu mentit. Je dirai plus tard où j'ai croisé ce genre de menteurs, mais peut-être l'avez-vous déjà deviné.

Une fois en particulier, ce rite fut pour moi celui qui déclencha une marche dont je ne suis pas encore revenu, sur un chemin que je parcours encore : ma méthode. Je ne sais pas quel est le lien entre la victime et ma méthode, le lien intime je veux dire, quoiqu'il en soit, il me faut raconter cette rencontre. Nous étions alors plusieurs à saigner une victime sous une statue, je ne sais plus de laquelle il s'agit ; de toute façon cela n'a guère d'importance, c'était il y a longtemps. Regarder couler du sang au sillon n'est pas une belle chose, mais cela se faisait ainsi, et je le faisais. J'ai appris plus tard que l'on appelait cette passion pour le sang « la compassion ». Mais cette fois-ci, encore moins que les autres fois, je ne me sentais dans le confort de ma place. Peut-être était-ce parce que la victime elle-même ne semblait pas non plus atteinte dans son confort. Elle vivait ainsi la mise en évidence de sa fin tout en sachant comme nous qu'il ne s'agissait que d'un simulacre de sa fin. Après ce rituel, mes comparses ont décidé, comme à chaque fois, de se rendre avenue de l'identité faire la fête. Je donnais un prétexte pour ne pas les suivre, et me cachais derrière une statue mitoyenne pour observer les réactions de notre victime. Après que nous fussions partie, elle épongea son sang avec les fils dont elle était vêtue, remis son couvre chef et quitta l'avenue de la vérité. Je la suivais et, de façon étonnante, elle-aussi prit la direction de l'avenue de l'identité. J'ai oublié ce détail : les fils dont nous nous vêtissions dans les lieux d'implication nous habillaient mal et avaient tendance à filer. Le sol des rues était ainsi jonché de fils couvrant certes l'odieux bitume utilisé pour tracer les routes mais la conséquence était que nous titubions sans cesse. Je suivais donc ma victime, à quelques distances pour ne pas qu'elle me reconnaisse. Lorsqu'elle était trop loin, les fils qu'elle traînait, marqués de sang frais, encore gluant de chaleur, m'indiquait sa direction. La personne bifurqua au milieu de la rue de l'identité sans s'être arrêté dans un lieu de fête : elle passa place du récit. La place du récit s'étendait en partie sur l'avenue de l'identité ; une majeur partie de cette place était couverte par une bibliothèque immense que j'avais alors assez peu fréquenté. Après être passé place du récit, la personne continua rue de la douleur. Il faut dire que de la place du récit partait un certain nombre de rues, mais après être passé avenue de l'identité, je ne me serai pas attendu à ce que la victime se soit dirigé rue de la douleur. J'aurai pensé qu'elle eut pris, au contraire, la rue de la signification avant d'aller vers l'impasse du rationnel – ce que je faisais à sa place, comme nombre d'entre nous. Je précise qu'une autre rue, dans laquelle il y avait nombre d'activité proches de celle de l'avenue de l'identité était souvent emprunté, elle aussi, par ceux qui avaient peine à se restaurer du côté de la place du récit. Il s'agissait de la perspective de la fuite, très emprunté par nombre de personne ayant justement été victimes, puisque de nombreuses impasses accueillaient ceux qui ne trouvaient place dans les troquets de l'avenue de l'identité. Bien entendu la rue la plus emprunté par ceux qui fuyaient l'avenue de l'identité, quoique au final il me viendra plus tard à l'esprit que ce qu'ils fuyaient était une partie de la bibliothèque de la place du récit, était la rue de l'égo – une rue aux bâtiments démesurés en dépit de leur aspect râblé. Cette rue conduisait à la place de l'autonomie. Paradoxalement, toutes ces rues sauf celle de la douleur étaient en sens unique or dans toutes ces artères cette loi était transgressée : toutes étaient prises dans les deux sens, y compris la rue de la signification. Par contre, la rue de la douleur, dont la circulation pouvait se faire dans les deux sens était elle emprunté comme si elle était en sens unique. Mais dans toutes ces rues, les sols étaient jonchés, couverts de fils accumulés là par le passage de tous ceux qui nous avaient précédé là. Ils étaient mous, nos pas s'enfonçaient dans toutes ces ficelles venues de lieux d'implication et qui avaient recouverts les corps de personnes innombrables et inconnues.

A la suite de la victime, je m'enfonçais donc dans la rue de la douleur. Nous suivions le sens des autres puisque rares sont les passant s'en allant remonter cette rue. Après quelques dizaines de mètres, la victime tourna, et quittait la rue de la douleur par une dérivation. Je comprenais, après tout, le choix de se rendre dans la rue de la douleur – moi aussi, en tant que victime, je l'avais fait. C'était une rue sombre et accueillante à la fois (un peu comme la place de l'autonomie d'ailleurs) et nombre de personnes se complaisaient ici. Des salons aux couleurs mauves servaient des douceurs amères ; on pouvait y assister à des concerts de musique douce – même si des bouges, à ce que je sais, jouaient une toute autre musique !

Mais encore une fois, la victime déjoua mes pronostiques et pris donc un rapide dérivatif. Je la suivais dans ce passage dont je n'ai plus le nom. Il n'était pas bien long, pour autant que je m'en souvienne, mais si étroit et si peu fréquenté que je cru être repéré – mais je continuais, néanmoins. La victime tourna, au bout de ce passage et lorsque je m'engageait à sa suite, un de ces forts tremblements de terre me secoua – à peine avais-je franchi l'angle de la rue. Sur le sol de ficelles, je titubais avant de m'effondrer ; dans un geste ridicule je retins mon couvre chef de façon à ne pas être vu sans rien sur la tête. Les vibrations cessèrent rapidement, je me relevais, c'est alors que je vis que la victime était juste là, au coin, à me regarder. Elle se tenait au mur après le tremblement de terre, et se redressait lentement. J'étais gêné, mais elle engagea la conversation en premier :

-alors c'est toi qui me suit cette fois ?

Je ne savais que dire, j'étais pris au dépourvu. Elle continua :

-n'as-tu jamais remarqué que, lorsque tu es victime, un bourreau te suis après avoir mis ton sang au sillon ? Non ? Eh bien moi j'ai remarqué ça. Dès lors que tu es attaché et que tu regardes couler ton sang, tout change dans tes yeux et ceux des autres et toujours, un de tes bourreaux te suit pour savoir, ensuite, quel peut bien être l'endroit qui va l'accueillir. Tu n'as donc pas remarqué ?

Après avoir dit cela, la victime reprit sa route ; je me relevais mais ne put la suivre, malgré ses œillades. Je crois qu'elle s'attendait à ce que je le suive jusqu'à son domicile, comme pour satisfaire une soif maladive. Au lieu de ça, je préférais faire demi-tour. Je remontais la ruelle, sortit rue de la douleur que je remontais, seul, puisque tous les autres passants allaient dans le même sens.

 

*

 

C'est alors que je remarquais, à l'entrée de la rue de la douleur, l'entrée d'un immeuble – il est situé juste avant la place du récit, mais son entrée est cachée de ceux qui en vienne. Il faut vraiment remonter la douleur pour trouver ce porche. Bref, je m'y engageait poussé par ma curiosité. Je ne savais que faire : rejoindre mes compères rue de l'identité fêtant le sacrifice de la victime que je venais de suivre ? Non. Je leur aurait posé des questions ou ils m'en aurait posé, et je ne le souhaitais pas. C'était un coup à finir soi-même avec son sang au ruisseau. Puisqu'un divertissement était ici proposé, à cette entrée d'immeuble, je m'y engageais. À vrai dire, tout ce qui était proposé ici était relativement chère et je n'avais alors pas suffisamment de moyens pour profiter de tout – quand dans la rue de la douleur au contraire, tout était bon marché. Mais puisque bien peu de personnes ne remontaient cette rue, je veux bien croire que les prix fussent élevés. La clientèle venait parfois de loin me dit-on ; de loin ? Ainsi on pouvait quitter ma ville ? Je ne le savais pas encore. On me fit alors asseoir à une table. Il fallait fixer un tableau, un peu comme ceux de la rue de la vérité, un véritable chef d’œuvre de mauvais goût en l’occurrence. On m'apporta ensuite des pinceaux, et j'eus droit de tenter de le peindre, de mémoire, puisqu'on me l'avait enlevé. On me donnait en attendant de quoi manger ; était-ce le prix de ces nourritures, les moins chères de l'établissement, mais je les trouvait fort amères – j'y revenais néanmoins.

Enfin, une fois ma peinture finie, un serveur vint me voir, prit en photo ma tentative de copier le portrait, me donna un instantané, puis m'enleva ma peinture, pour la donner à un jury me dit-il, qui jugerait plus tard si ma copie était parmi les meilleurs copies réalisées. Je sortis ainsi délesté d'une quantité de monnaie sans bénéficier de bien plus d'informations. Le troquet allait fermer toutefois, on me donna un rayonnage de la bibliothèque mitoyenne où je pourrai trouver des explications. Je me montrais en colère de ce traitement, on me demanda alors pourquoi j'étais venu, en ce cas. Je répondis avec une certaine franchise : je suivais la victime d'un sacrifice auquel j'avais participé. Le serveur baissa la tête, saisit un crayon, me nota quelque autres rayonnages de la bibliothèque et me remercia de ma visite, cette fois, avec une mine bien plus affable.

La nourriture avait été amère et pourtant, je me souviens encore aujourd'hui de son goût.

Je finissais alors l'école et je devais entrer dans un centre de rhétorique. Commencer par lire quelques récits ne me ferait aucun mal pensai-je, je me dirigeais donc vers la bibliothèque pour jeter un œil dans quelques ouvrages. C'est ainsi que je suis rentré à l'université par la bibliothèque.

Pouvais-je savoir qu'ici se trouvait le point de départ de ma démarche ? Le point de départ de ma méthodologie ? Le point de départ de mon cheminement ?

Mais cela n'élucide en rien la question que m'avait posé la victime et le cheminement que j'ai eu pour comprendre ses remarques a été si long, qu'il me faut ici livrer les résultats auxquels je suis aujourd'hui parvenu.

Une note toutefois : le lecteur ou la lectrice se dira que la ville dans laquelle je vivais était extrêmement violente, les sacrifices sous l'égide des idoles forts macabres et les rues aux noms sinistres teintés d'une sombre coloration. Je dirai qu'il n'en n'est rien. Dans ma ville, on pouvait tomber : le sol jonché de fils faisait que l'on chutait fort rarement sur une surface en dur, et qu'il était toujours possible de se relever. Les sacrifices ne se faisaient jamais jusqu'à ce que mort s'en suive et, si ça avait été le cas, même les plus grands bourreaux eussent été choqués de l'apprendre et auraient condamné l'acte. Dans ma ville, on faisait souvent la fête, le centre ville était animé, bien loin de ces centres villes gentrifiés où m'ont conduit mes pas. La fête rue de l'identité était rarement faite jusqu'à ce qu'ivresse délétère s'en suive et les lieux d'implication étaient ma fois forts nombreux. Certes nos coutumes semblent étranges mais encore aujourd'hui, des fois, je me risque à me rendre dans cette citée, même si j'en parcours les rues avec un regard désabusé de l'avoir quitté.

La victime donc. Je ne sais plus de qui il s'agissait et cela n'a aucune sorte d'importance. Le mécanisme victimaire est revanche bien plus intéressant. Car au fond, la victime peut paraître être une réponse à une violence ou à un rejet, au contraire, elle est la question : qu'est-ce qui nous relie ? Car les liens, les fils qui nous faisaient tenir ensemble dans l'implication était l'expression d'une puissance. Ces maigres ficelles étaient ce qui nous faisait tenir ensemble ; les cémis, ces totem, ces idoles miniatures dont j'ai parlé plus tôt et que chacun d'entre nous gardaient dans l'intimité servaient de rouleaux de ficelle. Nous nous en servions pour nous tisser des vêtements commun lorsque les lieux d'implication ne fournissaient pas de matière suffisante. Ils faisaient tenir par la force des choses nos groupes, nous reliant les uns aux autres. C'est ici que la question de la force et de la puissance se retrouvaient. Car sous l'égide de certaines statues, se cachait surtout les constructeurs de ces statues. Elles étaient faites des mains de personnes, des mains d'humains, des « doigts de faits » disions-nous parfois pour rire. Elles étaient faites comme nous faisions nos cémis, nos totems. Mais on nous avait toujours dit que ces statues venaient justement de la place des récits, or la bibliothèque ne produisait aucune statue, elle en compilait simplement la présence. En allant lire, je pensait pouvoir un jour créer des statues moi aussi, voici que je lisais des catalogues de celles ayant existé et des illustrations de celles qui pourraient exister !

Chaque statue exprimait en son fond le symptôme des liens de ceux qui l'avait façonné. Elles étaient des cémis géants, des totems portés au monde, et chacun d'entre nous façonnaient ensuite ses cémis en fonction de ces statues – je ne l'avais jusqu'alors pas remarqué. Mais rien de la statue ou du tableau ne disait ce qui faisait sa présence au monde et encore moins ce qui nous la faisait adorer ou, le cas échéant, abhorrer.

Je siégeait alors sous une statue qui avait enseigné que sa présence ici était fortuite « si je suis là, était-il marqué sur son socle, c'est que je suis victime d'un détournement, qu'on m'a ici posé de force. » Et pourtant, nous étions fier de la présence de cette statue, mieux : nous étions fier de notre présence sous la présence de cette statue et nous nous vantions de ce qu'elle aurait dû être absente justement. Mais ce qui m'a longtemps attiré, c'est la phrase « on m'a ici posé de force ». justement, les sacrifices sous ces statues étaient destinés à montrer notre force or cette monstration dépendait de ceux qui avaient justement placé les statues, des personnes, en l'espèce, que nous critiquions fortement. Mais nous-même avions réalisé cette statue et y faisions des sacrifices à son pieds. Quelle est donc le sens de cette contradiction ?

Les liens qui nous lient sont l'expression d'une puissance, ce qui tisse des liens. Ils sont aussi l'expression d'une force, ce qui nous unie. Or de nombreux groupes exercent ce genre de force et les plus forts sont en mesure de dresser des statues sur l'avenue de la vérité, d'y imposer leurs cémis, comme un empereur ferait ceindre à son cheval une couronne – pour singer le monde et à la fois montrer sa puissance. Les forces ne s'affrontaient guère au quotidien. Si elles en étaient venues à se mesurer, ce que l'on nomme le « rapport de force », alors ç'eut été la révolution ! Néanmoins leurs pressions s'exerçaient au quotidien, et on pouvait les sentir faire bouger des lignes, ces lignes étant des fils à partir desquels nous nous vêtissions. Le meilleur moyen d'exprimer la force est d'accepter, de temps à autre, de saigner une victime et la seule façon d'accepter ce fait étant que l'on peut un jour devenir soit-même victime expiatoire sous une statue. Le sacrifice mets alors en lien la victime et son bourreau, les deux dépendent l'un de l'autre, et toute relation, tout fil qui peut se tendre, menace de se rompre ou qui ne peut relier deux personnes est toujours motif, en guise de déliaison, à conduire à un sacrifice. Mais que nous disent ces sacrifices sinon que les victimes et leurs bourreaux sont au fond liés par autre chose que des fils qui les vêtiraient de communs vêtements ? C'est en regardant la victime saigner que l'on sait que l'on est du côté de l'expression de la force, la compassion est donc la reconnaissance de sa propre force. Derrière chaque personne violente, se cache ainsi un type de refus de la compassion, mais il ne s'agit ici de rien d'autre que de la compassion refoulée. Ainsi, nombre de bourreaux suivent jusqu'à chez elles leurs victimes, les regardant avec plaisir tituber en regagnant leur domicile. Quoiqu'il en soit, la force et son expression dépendent de la relation entre la victime et son bourreau et si jamais la victime se défend et s'échappe, alors le bourreau ne peut devenir bourreau et perds ainsi la possibilité d'exprimer sa puissance auprès des siens, et sa force auprès des autres.

Contrairement à la force qui se mesure dans un rapport où le sang est en général l'issue, la puissance se mesure dans la capacité à faire venir à soi les autres, à les attirer, à les influencer. Elles dépendent donc de plusieurs acteurs en présence : ceux qui se mesurent, ceux qui regardent de dehors. Les rapports de force découlent lorsque des groupes puissants viennent à se confronter sur un terrain qu'ils souhaitent pour eux labourer. Or il n'y a jamais de terrain en plus à labourer. Au final, les groupes en présence s'affrontent par le biais de sacrifices réalisés sous l'égide des statues – jusqu'au meurtre souvent puis viennent poser de nouvelles statues, de nouvelles œuvres là où ils ont réalisé des sacrifices, pour cacher les morts et les idoles qu'elles idolâtraient. C'est lorsque ces conflits ont lieu et lorsque ces immenses statues à la gloire des vainqueurs sont posées que le sol tremble. Les tremblement de terre sont l'expression de l'issue d'un combat et les statues ne sont jamais que des caches misères sur des histoires sanglantes ; elles servent à rappeler que les sacrifices peuvent parfois aller jusqu'au meurtre, même s'il ne faut en général ne pas être un meurtrier. Mais si la puissance et son expression conflictuelle par la force ne menaçait jamais de tuer, alors que sauraient-elles, sinon des pétards mouillés ? C'est pour cela que les statues font peur, c'est quelle rappellent la présence de l'indicible, un sens interdit qui ne peut être interdit que s'il est de temps en temps transgressé.

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