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Une méthodologie (1) – Les villes flottantes

Publié le par Scapildalou

Prolégomènes

 

L'étymologie du terme « méthodologie » signifie « le chemin ». La méthode est un cheminement. Une marche, une avancée intellectuelle. Mais une marche dans quoi ? Une avancée sur quel terrain ?

En montagne, l'horizon ne ressemble jamais à ce qu'il donne réellement à éprouver lorsque le chemin mène à le traverser. Le cheminement est donc la traversée d'images lointaines, et la mise à l'épreuve de celui qui agit ainsi. Cette épreuve est un détachement, mais encore faut-il savoir ce qui attache, ce qui retient, les liens dont il faut se défaire et ceux dans lesquels nous sommes prêts à nous attacher.

 

1-les villes flottantes

L'avancée est un détachement lorsque l'on parle de méthodologie. Avant de comprendre la fonction d'une méthodologie, c'est-à-dire à quoi et comment on s'en sert, pourquoi elle peut s'avérer nécessaire, alors il faut déjà regarder, se retourner sur le chemin effectué, à commencer par le lieu de départ. D'où suis-je partie pour avoir ainsi cheminé ?

J'arrive d'îles flottantes, de villes flottantes dans une sorte d'air. On croit que ces villes ont des racines mais elles flottent sur des coussins d'air. Quelles sont-elles ?

Ces villes fort accueillantes sont structurées autour de quelques axes, dont le premier, un de ceux que j'ai le plus fréquenté, une véritable artère, se nomme « vérité ». Dans les villes d'où je viens, je savais, comme si la chose était un roc, qu'existait une vérité. Qu'était-elle ? La vérité était une statue disposée quelque part, une preuve qu'existe des choses, des choses intangibles comme cette statue. L'avenue de la vérité était ainsi remplie de statues, d'affiches, de peintures, de textes, de devises. Ces œuvres étaient des références et la preuve d'une existence. Si la statue existait, c'était que la vérité existait aussi. On m'a donc appris qu'en cas de doute, si je ne savais pas des choses dont l'absence manquait à mes avancées, alors il fallait en groupe sortir sur l'avenue de la vérité, et regarder ensemble ces statues. Ainsi, nous nous rendions vers la vérité faisant de l'avenue de la vérité un cheminement, sans cesse, une annonce, celle de la venue de la vérité.

Nous vivions, dans ces villes, dans des toiles. Rencontrer d'autres personnes, chose obligatoire, se faisait dans des lieux glissants et pour y rester, il fallait s'agripper à des fils, ces fils formant des toiles. Nous nommions ces types de rencontre « l'implication », c'est-à-dire, j'insiste, le fait de se jeter dans des toiles. Et à chaque rencontre, les fils liés les uns aux autres nous faisaient des habits, des maillots dont nous nous vêtissions.

Lorsque les fils manquaient, lorsque l'implication provoquait des divergences car les fils sur lesquels nous tirions partaient dans des directions par trop différentes, alors nous allions sur l'avenue de la vérité, voire comment avaient été faites les statues ou les œuvres relatives aux sujets de discorde.

Le problème revenait à ce moment à savoir quelle œuvre regarder et qu'en dire, car nonobstant la diversité des œuvres, il fallait les regarder de façon à pouvoir se mettre d'accord sur la façon dont les habits avaient été tissés !

Qu'étaient ces statues ? Qu'étaient ces œuvres ? Il s'agissait souvent de figures, de personnes, dans des poses qui avaient été rendues célèbres. Il y avait des tableaux, avec des paysages ; il y avait aussi des textes, des chants, des hymnes. Des morceaux de ces œuvres pouvaient être acquis sous forme de films, de musique, de livre. Des fois on pouvait par le biais de tour se trouver dans des situations qui pouvaient faire croire que nous nous trouvions nous-même acteur de ces peintures.

Il y avait des lieux où l'on nous apprenait à avoir une façon commune de regarder ces œuvres. L'école était de ceux-là, mais il y avait aussi la télévision, et d'autres lieux divers et variés où l'implication, le fait de se mettre en fils, de se saisir de fils permettaient de se tenir debout. Car nous tenions debout grâce aux vêtements, nos squelettes étaient mous et incapables de bien nous faire tenir debout sur les sols et terrains de ces villes vibrantes, souffrantes de tremblements – j'y reviendrai.

Ces lieux où nous pouvions coudre nos habits afin de se tenir debout, nous les nommions « les lieux où l'on se tient », mais au lieu de la périphrase, pour aller plus vite, certains utilisaient un autre mot : « institution ». Institution, « ce qui se tient », ce qui fait état, stase, stare. Ainsi, nous nous vêtissions à l’instar de ce que ces lieux où l'on trouvait tous des fils, afin de ressembler aux statues et aux œuvres. Il fallait s'habiller comme. Ce n'était pas toujours confortable et, d'ailleurs, certains vivant trop dans l'inconfort se saisissaient de fils de certaines couleurs et se regroupaient dans les implications où tout le monde étaient vêtus de fils ayant les mêmes couleurs. Lorsqu'ils étaient contestés, ils se plaçaient sous une statue, devant une œuvre et disaient « nous aussi nous avons notre place sur l'avenue de la vérité » ; et ainsi, se rendre à eux permettait de voir la venue de la vérité.

A dire vrai, alors, là où je vivais, il n'y avait guère de chemins ; les routes les plus longues allaient bien souvent de chez soi vers les lieux d'implication vers l'avenue de la vérité. Mais nous bougions vers d'autres avenues ou d'autres rues, tout de même, au moins pour rire. Nous amusions nous ? Il faut que je raconte une tradition. Lorsque nous nous trouvions en groupes, entre personnes vêtues de vêtements faits des mêmes fils, sous les statues, beaucoup d'entre nous avions l'habitude d'aller dans une avenue en particulier où nous fêtions notre rencontre sous les œuvres. Cette rue où se faisait la fête, c'était la rue « des mêmes choses ». Plus tard, j'apprendrai des mêmes qui m'avaient définis les « institutions », que les mêmes choses peuvent être définies par un unique mot : « l'identité ».

Bon, tout de même, je dois dire : l'avenue des mêmes choses on y faisait certes la fête, mais tout le monde n'avait pas le même sens de ce qu'était la fête. Et puis certains étaient bien seuls, à boire dans des bouges, des boissons amères. On disait qu'ils « buvaient le calice jusqu'à la lie » et ne sortaient de l'avenue des mêmes choses que pour rendre hommage à une statue ou une œuvre en particulier, avenue de la vérité.

L'avenue des mêmes choses était un lieu où l'on célébrait certains vêtement. On appelait donc ça « la fête ». La fête se déroulait dans des lieux et selon des rituels précis. Les rituels, c'était des façons de faire, des gestes à suivre. Ces gestes célébraient les statues et les œuvres de l'avenue de la vérité mais pas seulement. Certaines de ces fêtes, quoique très communes, étaient en même temps très intimes. J'ai mis longtemps à le comprendre mais dans nos maisons, là où nous vivions, nous reconstituions sur les murs de nos habitations de petites avenues de la vérité. Mais si ces statues, que certains peuples comme les anciens habitants des îles où avait débarqué Colomb nommaient les cémis, ces petits totems façonnés à la main, étaient certes destinés à ne pas quitter la maison, nous n'en faisions pas moins l'objet de fêtes sur l'avenue des mêmes choses. Ici, les fils étaient de la filiation. Dans les lieux d'implication de la filiation, nous nous faisions avec les fils des chapeaux, des bandanas, des casquettes, des fichus avec lesquels nous nous couvrions le chef.

Mais parfois, j'ai dit que j'y reviendrai, le sol tremblait. Nous ne comprenions pas bien pourquoi et les institutions nous disaient que c'était à cause de certaines statues, ou de décors de tableaux. Le sol tremblait, nous ne comprenions pas pourquoi, et il tremblait tellement fort que certains en perdait leur couvre chef.

J'ai oublié de dire que le couvre chef était obligatoire. Si l'on n'en portait pas, nous pouvions être lynché en publique, sous certaines statues dont le piédestal était strié de sillons se gorgeant du sang de ces personnes ayant perdues leur couvre chef. Ceux qui avaient saigné les victimes allaient ensuite se gorger de boissons dans les fêtes sans fin de l'avenue des mêmes choses. Parfois, c'était des dizaines de personnes qui étaient saignées jusqu'à ce qu'elles en perde conscience. Moi-même, j'ai vu mon sang partir au sillon car j'ai perdu mon couvre chef à plusieurs reprises.

Les saigneurs, les bourreaux, étaient valorisés. Valorisé, c'est-à-dire rémunéré pour réaliser ces saignées ; certains avaient même des primes et pouvaient grimper les échelons menant aux étages des bâtisses les plus hautes et, une fois morts, parfois même avant cela, pouvaient avoir la prime ultime : une statue à leur effigie sur l'avenue de la vérité.

Les saignés par contre se voyaient enlever des primes ; ils étaient dé-primés, et leur statue à eux se nommait « l'opprimé ». J'ai était saigné et j'ai vu mon sang partir au caniveau, mais j'ai aussi saigné d'autres personnes dont le couvre-chef était tombé ou dont la couleur des fils me jugeait être une raison suffisante pour devenir bourreau ou ami des bourreau. Et ensuite, nous sommes allé faire la fête.

C'est ainsi, entre l'avenue de la vérité et l'avenue des mêmes chose, entre statues et fêtes, dans les lieux où je m'impliquais et les institutions que je me suis tissé des vêtements et que j'ai veillé à ce que mon couvre chef ne tombe pas trop bas, même lorsque le sol tremblait.

Dois-je insister ? Ces villes ne m'étaient pas bien désagréables à vivre, au moins pour moi. Très vite, j'ai commencé à visiter de nouveaux quartiers faits de rues et d'avenues dont j'entendais parler mais c'est alors que j'ai découvert un phénomène étrange. Il y avait une rue dont je me souviens très bien, qui s'appelait la « rue du choix ». Cette rue était réputée une rue subtile de par son architecture était très fréquentée, surtout à certaines périodes de l'année. Il se disait que la place en son milieu pouvait mener partout or, il en partaient des ruelles qui toutes menaient vers quelques rares statues de l'avenue de la vérité. Et s'il était dit que l'on pouvait y circuler comme on voulait, en vrai les directions étaient fléchées, et souvent ces ruelles étaient en sens unique. J'ai fréquenté ces rues, juste pour voir, l'une d'elle, la plus emprunté, passait par la place de l'autonomie. Il était même obligatoire de s'y rendre si l'on voulait faire la rue du choix. Je n'y suis pas allé bien souvent, plus tard j'ai revue cette place de haut, en grimpant aux étages d'un immeuble dans lequel je venais voire des amis – si je me souvient bien. Place de l'autonomie donc, les gens se livraient à un rituel particulier : ils peignaient un monde coloré, pour « sortir de l'ombre » disaient-ils. Mais sur cette place colorée, il n'y avait guère de lumière, et surtout de l'ombre. Les personnes y buvaient un alcool fort avant de se rendre ensemble avenue des mêmes choses pour y faire la fête. Un de leur rituel consistait à mimer la mise en sang de personnes dont les chapeaux leur était de couleurs immondes, disaient-ils et parfois, devant leur bars, saouls, ils se jetaient sur des passants et les déshabillaient. « sans fils, disaient-ils, tu peut venir place de l'autonomie, tu t'habilleras là-bas des couleurs dont nous peignons notre monde ». Je me suis ainsi retrouvé nu plusieurs fois, cela m'arrive d'ailleurs encore mais en revanche, je dois dire n'avoir pas ou alors très rarement mis des gens à nu de cette façon.

 

 

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