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Le sens de la vie : épisode 6 : le sommeil

Publié le par Scapildalou

Je sais ce que vous vous dites : je sors ma rengaine à chaque article de ce blog, il s'agit toujours du même couplet socio-constructiviste, institutionaliste, transcendantalo-éthico-dogmatique etc. (je mets etc. parce que j'en oublie, sans compter les colibet de gauchiasse-dépressivo-petite bourgeoise qui pourrait aussi qualifier ma pensée). Sacré blaze en tout cas pour une théorie que je fais tourner en boucle, mais cette fois, surprise. Je vais aborder un sujet à priori inattendu et qui pourrait bien mettre à mal cette architecture intellectuelle. En d'autres termes, aujourd'hui, rien que pour vous, attention mesdames et messieurs je prends un risque extrême... Le sujet du jour : le sommeil !

Oui, j'ai une approche culturaliste, mais il faut bien avouer que la question d'événements comme le sommeil par exemple rentre plutôt mal dans ma grille de lecture, dans ma grille d'analyse. J'ai dit : la perception ? La culture. L'apprentissage, la famille ? La culture. Mais bon sang, il faut bien avouer, mazeltov, le sommeil : on dors tous la nuit, avec des cycles identiques. Elle est où la culture là de dans ? Est-ce que ma perspective méthodologique esquissée la fois passée dans le précédent article de cette série va tenir ici ? Je n'en sais trop rien dès le départ.

 

Analyse.

 

1-S'est-on fatigué à étudier le sommeil ?

A dire vrai, le sommeil est presque exclusivement abordé, en sciences et pas seulement, sous l'angle biologique, neurologique, bref, dénué de tout aspect philosophique. Avec la question technologique se pose certes celle du manque de sommeil, on sait que le temps de sommeil se restreint dans les sociétés touchées par le numérique.

On trouve aussi des réflexions et travaux en philosophie sur la paresse, les loisirs, comme résistance à l'exploitation (avec de fameux éloge de la fainéantise) mais rien exactement sur le sommeil en lui-même.

La psychanalyse s'est penchée sur le sommeil à travers la question du rêve, mais « l'activité » de sommeil lui-même n'est pas strictement abordée par cette science ou cette discipline (oups, je sens qu'avoir accolé 'science' et 'psychanalyse' a provoqué une amorce d'éruption cutanée chez certains lecteurs). Et puis à dire vrai, les travaux de Freud sur l'interprétation des rêves et ceux de Thobie Nathan ne me satisfont pas non plus même si je suis bien entendu incapable de soutenir la distance avec eux. Le rêve reste néanmoins un outil d'analyse très puissant si l'on se base sur leurs grilles d'analyse, y compris pour un vulgaire travailleur en sciences humaines comme moi.

 

2-Le rapport au sommeil

Bon, au moins nous avons deux débuts de piste. Nous avons dit, et c'est pas une nouvelle très neuve, que le sommeil est raccourci dans nos sociétés par la technologie. Ouf, nous voilà sauvé : nous pouvons ici nous raccrocher à notre perspective matérialiste, celle qui étudie le monde en termes de rapports de force. Nous l'avons dit [ailleurs], la technologie, toute technologie hein, est un outil de domination ou du moins est un enjeu dans les rapports de domination. Soit, et le fait que le monde moderne et son accélération du fait de la diffusion des nouvelles technologies a pour conséquence de faire que l'on dort moins, relie le sommeil aux rapports de pouvoir et de domination. Mais ce n'est pas totalement convaincant. Que peut-on tirer comme conclusion ici sinon une perspective critique de la société technologique moderne, comme l'a fait par exemple Jacques Ellul ?

 

3-Sommeil et langage

Se révèle ici un élément majeur de notre façon d'analyser les faits humains : nous passons à chaque fois par une analyse qui a presque une fin téléologique : nous réaliserons une analyse d'un fait humain à partir des manifestations de celui-ci, manifestations abordées sous l'angle du langage ou de ce qui en tient lieu. Voilà. C'est pas rien de le dire. Or merde, le sommeil, justement, c'est là où l'on ne parle pas et, mis à par les somnambules, sommeil rime avec silence. Donc nous ne sommes pas tiré d'affaire pour une analyse directe de ce phénomène.

 

4-Le sommeil dans le langage

Donc il est impossible d'étudier le sommeil sous l'angle de la façon dont il se manifeste en tant qu'expérience collective et culturelle éprouvée, en directe, par des humains. Par contre un autre angle est heureusement possible : il s'agit de savoir comment on parle du sommeil, la façon dont il est considéré. D'ailleurs, nous allons peut-être avoir, maintenant que je le dit, une définition de la considération.

Regardons le sommeil, écoutons les expressions qui le caractérisent. On « tombe » de sommeil, on « sombre », dans un sommeil « profond », dans les bras de Morphée... Nous sommes « reclus » de fatigue, « harassés », « épuisés ». On « trouve le sommeil » comme s'il fallait le rechercher, comme s'il en allait d'une rencontre, d'une quête.

Bref : un élément nous apparaît à l'évocation (non exhaustive) de ces termes : le sommeil 'saisi'. Il est comme une chose qui dépossède. Certes des expressions peut-être plus heureuses existe-t-elles mais en toute sincérité, il ne me semble pas que ce soient les plus répandues, en tout cas, ce ne sont pas elles qui me viennent en premier à l'esprit (vous pouvez le cas échéant me les communiquer). Par exemple on parle de « sommeil réparateur » comme si il ne l'était pas toujours, mais cela signifie en creux, au moins en partie, qu'il a saisi une personne harassée, cassée, vu qu'il fallait la réparer.

L'étymologie nous est d'aucune aide ici, sinon que le sommeil renvoie plus ou moins à la question du rêve auquel nous refusons ici de nous limiter.

 

5-L'état du sommeil

Il nous faut donc aborder le sommeil sous un angle différent quoique le précédent nous a déjà apporter de quoi faire. Le sommeil saisi et dépossède, nous garderons ça mais à qu'elle situation, à quel état renvoie-t-il ?

Le sommeil renvoie à une activité un peu paradoxale puisque lorsque l'on est en plein sommeil, nous sommes en train de dormir. Dormir est l'activité de la non activité, c'est en ça qu'elle est paradoxale.

Dormir est une activité hautement socialisée sinon même socialisante. En effet, peut-on parler du fait de dormir sans parler de l'époque où le 'petit d'homme' commence à 'faire ses nuits' ?

C'est en ça que les expressions citées plus haut laissent transcrire une inquiétude : le sommeil est l'état du non état, il est apprendre à 'se laisser partir', à ne plus s'appartenir. Il révèle ainsi une dimension sur laquelle nous passons un peu vite : nous ne sommes des être des consciences que par les hasards de l'évolution et de la culture, du symbolique. Le sentiment de s'appartenir, d'être conscient est une interface entre nous et le monde mais au-delà nous sommes un monde dépossédé de ce que nous sommes. Nous ne nous appartenons qu'en illusion et le sommeil est la révélation de cette illusion. Dormir, être inconscient, c'est exister en tant qu'être vivant mais pas en tant qu'être de conscience.

Nous ne sommes pas entièrement des être de conscience, nous sommes aussi des être dépossédés d'une large partie de notre existence.

 

6-S'abandonner au sommeil

Qu'est-ce que dormir, à quoi le fait de s'abandonner renvoit-il ? Au fond, le sommeil témoigne de notre impuissance face à la vie. Au demeurant, il est le lieu de choses qui nous échappent : les rêves et les cauchemars, les songes et ce qui nous échappe de ceux-ci en terme de message et leur déperdition dans l'interprétation.

A partir de là, « sombrer » dans le sommeil n'est pas neutre. Lévinas a écrit à ce propos un passage, dans De l'existence à l'existant (j'espère que ce ne sera pas trop soporifique...)

« En quoi consiste, en effet, le sommeil ? Dormir, c'est suspendre l'activité psychique et physique. Mais à l'être abstrait, planant dans l'aire, manque une condition essentielle de cette suspension : le lieu. L'appel du sommeil se fait dans l'acte de se coucher. Se coucher, c'est précisément borner l'existence au lieu, à la position.

« Le lieu n'est pas un « quelque part » indifférent, mais une base, une condition. Certes, nous comprenons communément notre localisation comme celle d'un corps situé n'importe où. C'est que la relation positive avec le lieu que nous entretenons dans le sommeil est masquée par nos relations avec les choses. Seules alors les détermination concrètes du milieu, du décor, les attachements de l'habitude et de l'histoire prêtent un caractère individuel au lieu devenu le chez-soi, la ville natale, la patrie, le monde. (…) le sommeil rétablit la relation avec le lieu comme base. En nous couchant, en nous blottissant dans un coin pour dormir, nous nous abandonnons à un lieu – il devient notre refuge en tant que base. Toute notre œuvre d'être ne consiste alors qu'à reposer. Dormir, c'est comme entrer en contact avec les protectrices vertus du lieu, chercher le sommeil, c'est chercher le contact par une espèce de tâtonnement. Celui qui se réveille se retrouve enfermé dans son immobilité comme un œuf dans sa coquille (…).

« C'est à partir du repos, à partir de la position, à partir de cette relation unique avec le lieu, que vient la conscience. La position ne s'ajoute pas à la conscience comme un acte qu'elle décide, c'est à partir de la position, d'une immobilité, qu'elle vient à elle-même. Elle est un engagement dans l'être qui consiste à se tenir précisément dans le non-engagement du sommeil ». (Pp 102-103).

 

7-Sommeil et conscience

Avant ce paragraphe, Lévinas affirme non pas l'opposition stricto-sensu entre conscience et inconscience mais plutôt le fait que les deux se complètent, un peu comme nous l'avons fait plutôt. Conscience et inconscience se côtoient et n'existent qu'en tant qu'elles renvoient l'une à l'autre et parfois à des moments plutôt inattendu.

Bref, le paragraphe cité en revanche nous renvoie à une autre appréciation de phénomènes tels que l'insomnie (que l'auteur aborde plus tôt dans son ouvrage). Mais la difficulté à sombre dans le sommeil de toute une génération trouve son origine aussi dans l'idéologie gestionnaire, celle de « l'autonomie-responsabilité » décriée sur ce blog, affirmant qu'un être autonome et responsable peut faire ce qu'il veut, quand il veut. Justement, non. Il faut aussi s'abandonner, se laisser aller. L'existence est peut-être moins apprendre à posséder qu'à être possédé. La clairvoyance réside justement dans l'apprentissage la complexité de la contingence, de ce qui nous détermine et nous possède. La sur-valorisation de la conscience, sinon de la pleine conscience, devient alors une sorte de refus de 'songer', de se laisser gagner par 'l'imagination', celle qui nous échappe. Autonomie et créativité nous apparaissent sous un jour nouveau puisque les deux semblent ici s'opposer : créer revient à s'affranchir, ce qui nécessite auparavant d'être possédé, de se construire dans la possession et en tant qu'être, de délibérément changer d'horizon.

 

Conclusion :

En conclusion, nous avons fait un tour inattendu et montré une bonne part des limites de notre capacité d'analyse, de notre grille conceptuelle, celle que je défend à longueur d'article d'habitude. Elle ne permet pas d'épuiser l'analyse de ce qu'est le sommeil, de ce qu'est dormir. Néanmoins, discourir sur le sommeil, ici, nous a permis d'envisager les rapports entre conscience et inconscience sur la base de la pensée d'Emmanuel Lévinas et ainsi de compléter la méthode d'analyse définie dans le précédent article de cette série. Nous avions vu en effet la question des thémâta, définis comme des duopoles (par exemple : liberté-contrainte ; joie-tristesse, etc.) Et bien tous ces duopoles ne sont pas exactement des oppositions stricto-sensu. Ce sont des oppositions qui n'existent que dans la mesure où les deux termes trouvent justement leur définition non pas l'un contre l'autre, mais l'un avec l'autre. Parler de liberté, c'est en même temps parler d'oppression, etc. Peut-être cela nous permettra-t-il plus tard de mieux analyser d'autres phénomènes.

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