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Le sens de la vie 05 : L'intelligence, est-ce si con à définir ?

Publié le par Scapildalou

Aujourd'hui, nouvel épisode : l'intelligence. L'intelligence, qu'est-ce que c'est-y ?

C'est con, mais l'intelligence est super dure à définir. À la fin du XIXème siècle et au début du XX, poussé par un état questionné par le délabrement de sa population au point que celle-ci était en peine à vaincre une soi-disante race inférieure (celle du boche) d'où la défaite de Sedan (au choix : celle de 1814, 1870, 1914, 1940, etc. c'est une tradition nationale) se sont développé des systèmes hygiénistes, des systèmes sociaux et aussi des systèmes de sélection : il fallait en effet détecter les meilleurs éléments issus du bas peuple puisque le "plus mieux" de la race supérieure (la bourgeoisie française) n'était pas en mesure de sortir le monde de la panade dans laquelle elle l'avait conduit. Bref, dans ce dernier cas, pour sélectionne les modalités de détection des "plus mieux" de la classe sociale des "moins bons", ont été créés des tests. Ces tests ont été nommés tests de QI (« quotient d'Intelligence ») c'est-à-dire des tests mesurant ce que l'on a nommé 'l'intelligence'. Lorsque l'on demandait à Binnet, un des deux créateurs de ce test ce qu'était l'intelligence, il répondait 'c'est ce que mesure mon test'.

Bref, à partir de là, tout était dit ou presque : l'intelligence, personne ne savait ce que c'était, mais on allait s'en soucier de façon croissante.

1-L'intelligence, c'est con ?

A partir de là se sont développées de façon parallèle des perspectives intellectuelles divergentes. Les unes essayaient d'approfondir les méthodes de mesure de l'intelligence sans jamais la définir ; les seconds prônaient une émancipation par autre chose que l'intelligence, par exemple le bien-être (sans trop réussir là non plus à le définir, mais ce n'est pas la question). Chacun des tenants de ces deux théories jugeaient l'autre comme étant bête, notons-le, parce que ce n'est pas anodin.

N'empêche, autre chose, des gens très intelligents se sont retrouvés incapables de définir ce qu'était l'intelligence ce qui laisse à supposer qu'ils étaient un peu cons, mais nous ne sommes pas à un paradoxe près, ou alors qu'ils gardaient par devers eux cette absence de définition pour éviter qu'un jour ils ne fussent pris à leur propre jeu et qu'ils passent ainsi pour des cons eux-même. Cette stratégie toute bête est somme toute très classique.

D'autant plus que dans tous les cas, ceux qui ont développé les tests de QI ont été contraints de complexifier les tests, par affinements successifs, au point que l'intelligence est devenu un arrière fond, voir même au point de la voir disparaître totalement – c'est con... Les autres au contraire, ceux qui prônaient l'émancipation, oscillaient entre condescendance extrême, en montrant qu'avec eux même les cons pouvaient faire preuve d'intelligence, ou alors en montrant que les cons étaient les intelligents – tout ça pour paraître intelligent auprès de ceux qui les prenaient pour des cons.

 

2-Alors ? On fait quoi ?

Bon, de là, il nous faut faire quelque chose, parce que se tirer de cette impasse, viser une définition de l'intelligence alors que nous-même ne le sommes pas nécessairement ('définit' s'entent... voir l'article consacré à ça il y a longtemps sur ce même blog), sans tomber dans une logique telle le pragmatisme, amené à ne donner que des définitions dépassées dès lors qu'elles sont écrites, n'est pas notre fond de commerce.

Dans « comment réussir à échouer », Watzlawick, le père de l'analyse des injonctions contradictoires, propose lorsque nous sommes confronté à ce genre de problème de faire un pas de côté et d'analyser le fond du problème et non pas les questions suscités. Ces questions sans fonds sont en fait elle-même des réponses et inconsciemment sont tournées de telle façon qu'elles visent à ne pas trouver de réponse.

Comment faire ce pas de côté ?

Et bien vous l'avez remarqué, il faut dire que j'ai tout de même pas mal appuyé sur le truc, je n'ai cessé de mettre l'intelligence avec son pendant : la connerie, la bêtise, la débilité. Ce binôme est l'exemple type de ce que l'on nomme 'un themâta'. D'autres très célèbres existent : liberté-oppression, justice-injustice, etc. Chacun des pôles de ces themâta ne peut être définit sans l'autre pôle. Parlerait-on de richesse si l'on ne parlait pas de pauvreté ?

Nous avons là une méthode intéressante permettant d'appréhender des phénomènes sociaux se manifestant dans le langage, une méthode réflexive au sens pur du terme, dans laquelle deux termes n'existent qu'en se renvoyant l'un à l'autre. Leur image en négatif ne peut être appréhendée sans l'existence de l'autre terme, telle un miroir concave, un test projectif, etc.

 

3-Alors, l'intelligence du coup ?

Une recherche célèbre de Mugny et Carrugati réalisée au milieu des années 1980 peut nous aider à nous tirer de l'affaire. Ces deux chercheurs ont décidé d'étudier les représentations sociales de l'intelligence au sein de trois groupes : les parents d'élèves, les enseignants chevronnés et les enseignants tout juste diplômés. Dans les deux premiers cas, existaient une représentation de l'intelligence basée (de mémoire) sur les performance de l'élève comparé aux autres élèves chez les parents, sur les notes et les attitudes en classe chez les enseignants chevronnés. Par contre, la représentation de l'intelligence n'existait pas dans le troisième groupe, pour la simple et bonne raison que les enseignants débutants se posaient en premier lieu la question de leur propre réussite.

Pour résumer, et pour aller vite, mais on va s'appesantir après sur certains points) la question de l'intelligence s'exprime en plusieurs cas :

-lorsque surgit une confrontation (n'oublions pas le terme 'intelligence avec l'ennemie)

-lorsque cette confrontation est face à un réel donnant une valeur aux réactions (dimension axiologique)

-lorsqu'existe une relation collective (et notamment une dimension de comparaison, n'oublions pas que sans comparaison, pas de dimension réflexive ni de dimension axiologique – ça c'est du Marx, hein...)

-l'intelligence est une forme de rapport au savoir et au monde (donc un rapport de domination si on mixe les travaux sur le rapport au savoir et ceux de Foucault)

-elle est une forme d'ironie (un rapport de renversement)

4-Le rapport à l'inattendu

Au fond ce qui caractérise l'intelligence, c'est l'observateur – j'use de ce jeu de langage pour dire que ce qui est intelligent, c'est ce qui est jugé être intelligent. L'intelligence est ainsi un rapport de comparaison, une surprise par rapport à un élément attendu. D'ailleurs, à ce titre, elle n'est pas loin de la connerie, qui est aussi une surprise, un élément inattendu mais cette fois lorsque l'on juge être dans l'échec. C'est aussi pour cette raison que les cons nous font rire.

L'intelligence, c'est la réponse réussie à la difficulté, c'est le hors norme ou la norme nouvelle liée à une absence de savoir. La connerie, au contraire, c'est le 'pourtant, on le savait' face à l'échec. L'intelligence, c'est le dépassement de l'obstacle ou au moins la résistance à l'obstacle lorsque la confrontation avec celui-ci semble extraordinairement difficile. La connerie c'est la confrontation échouée face au réel lorsque les connaissance et la capacité à faire face à l'obstacle semblait acquise au point que l'obstacle paraissait ne pas en être un. Pire même, c'est la fabrication d'obstacle là où il n'y en a pas, une sorte d'intelligence négative, un génie non pas du mal, mais du mal fait.

 

5-Le con descendant

Par conséquent, l'intelligence est toujours rapport au savoir non pas de la personne agissante mais de la personne évaluant. Je juge, en fonction du rapport au savoir que j'entretiens, que l'autre est con ou bien qu'il est intelligent. L'intelligence et par conséquent le savoir devient ainsi un rapport à la justice. Ça devrait être soumis à tous les enseignants ça : l'absence de connaissance et son rapport à la justice. Parce qu'en ce cas, un élève qui refuserait d'apprendre, dans quelle mesure serait-il con, ou bien dans quelle mesure ne retourne-t-il pas une injustice ressentie, affirmant ainsi 'si je suis votre coupable, alors je refuse d'apprendre' ?

C'est intelligent comme réflexion, non ?

6-Lire au nid

Toutefois, il ne faut pas non plus passer trop vite sur ce renversement qu'est l'ironie. On juge l'intelligence à l'aune de la perspective historique dans laquelle nous nous plaçons. Ce qui était bon et juste à un moment ne l'est plus ensuite. La bonne réponse à un moment donné créé par concaténation des complication conduisant alors à se dire 'à l'époque, nous ne savions pas que nous commettions une erreur', et ça, c'est vraiment con – d'autant plus qu'on sait très bien que ceux qui dirigent sont toujours intelligents, au moins sur le coup. Donc, la bonne réponse à un moment donné devient erreur dans le temps, et inversement. C'est ça l'ironie. L'intelligence est donc toujours soumis, comme tout ce qui est bon, à un renversement de l'histoire susceptible de la faire passer d'un pôle à l'autre du thémâta intelligence-bêtise.

Ce qu'il est important de noter, c'est que pour ne pas tomber dans la poubelle de l'histoire, le mieux, c'est tout de même la culture. En effet, connaître les conneries et réussites du passé, c'est s'apprêter à ne pas rester dans l'histoire comme celui qui s'est bêtement planté. Pour ça, il n'y a pas de mystère : il faut apprendre, il faut échanger, il faut se confronter au réel. Alors des fois on se plante, mais en riant un bon coup, on se fend la pipe de nos conneries. C'est un autre renversement, le renversement vers l'ironie.

C'est en ce sens que la conclusion du film Idiocraty est intéressante, lorsque le bidasse de base qui se trouve devenir après une succession de circonstances, l'homme le plus intelligent du monde certes, mais dans un monde d'idiots complets, se dit qu'au lieu d'avoir passé son temps à regarder des âneries, il aurait mieux fait de se rendre au musée, de lire quelques bouquins, etc.

 

7-con-clusion

Par conséquent nous venons de définir l'intelligence non pas comme une capacité d'adaptation (mauvaise lecture du darwinisme) ni comme la capacité à répondre bien à des réponse, ou encore moins comme l'accumulation de connaissance ou la maîtrise d'un savoir. L'intelligence est un double processus. Elle est le jugement d'un réponse apportée mais au-delà, elle est aussi ce qui dans un contexte donné mets une personne en capacité à créer des solutions pour donner une réponse efficace dans le temps à des situations jugées complexes.

 

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