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Pour une critique progressiste des concepts d'autonomie et de responsabilité (5 – Perspectives)

Publié le par Scapildalou

Alors tout ça pour quoi ? -pourrait-on se dire. Maintenant que la critique du diptyque autonomie-responsabilité est posée, que son acceptation est remise en cause et, puisqu'il constitue de surcroît la base de la société libérale (économiquement et même politiquement parlant) que faire ?

Se contenter d'une critique sans trouver de solution est possible ; mais en l'espèce, je pense bien qu'il est possible d'entrevoir une solution sinon nouvelle, au moins légèrement différente. Il s'agit de ne plus penser l'humain en termes d'autonomie à conquérir, comme s'il s'agissait de sortir un individu embourbé dans la glaise. Après tout, cette conception de l'autonomie comme émancipation de l'individu est une conception militante, partisane, qui postule un jugement implicite de celui qui la tient, à savoir « je suis autonome, ce n'est pas le cas des autres ou au moins de certains autres ». Il suffit de réaliser un sondage « qui n'est pas autonome, en tant qu'individu ? » A mon avis, le nombre de réponse positives (« je ne suis pas autonome ») sera faible ; mais ce ne sera pas signe d'une société totalement émancipée. On n'enlèvera pas les humains de la glaise, ou du moins aussi peu qu'on les fera flotter dans l'air comme des ballons de baudruche. Et se considérer autonome, c'est nier la glaise dans laquelle on est embourbé.

Dès lors la nécessité de concevoir une « théorie de l'embourbement » si l'on peut dire, ou une « théorie du bourbier » est nécessaire à celui ou celle qui se refuse à juger qui est autonome ou qui ne l'est pas ; ou ce qui fait que l'on est autonome, dans quelle mesure on l'est, etc.

 

[1-Cheminement -  le lecteur en mal de suspens pourra peut être sauter le fastidieux paragraphe en italique, ci-dessous, pour passer au second un peu plus bas]

Nier cet enlisement dans le bourbier, c'est nier le social et la complexité qu'il implique, lorsqu'il s'agit de se mouvoir dedans. Un ami amoureux de l'association me disait « je refuse d'être autonome, j'ai besoin des autres » ; il me paraissait bien plus au fait de ce qu'être au monde implique comparé aux parents modernes qui, suivant l'exemple commun de Watzlavick, ou de Derrida, apprennent à leurs enfants qu'être autonome, c'est être adulte - ce qui est une injonction paradoxale, puisque l'enfant est enfant tant qu'il ne s'est pas émancipé de la parole de ses parents, or cette injonction implique justement que l'enfant est considéré comme tel). Il en va de même avec les injonctions, disaient les membres de l'école de Palo Alto « soyez-libre ! » ou « prenez-vous en main ! »

La « théorie du bourbier », serait à mon sens une théorie de la réflexivité (faire « des miroirs dans la boue », comme disait Sheller, que l'on ne s'attendait peut-être pas à voir cité ici, mais qui est peut-être le seul chanteur à avoir basé toute son œuvre ou peu s'en faut sur la question de la séparation, sans qu'il ne dise réellement nul part de quelle séparation il s'agit : parentalité ? Sentiments ? Créativité ?)

Une théorie de la réflexivité ne se base pas sur la question de l'autonomie ; au contraire, elle postule que « la personne » n'est pas seulement un masque, mais un sujet, c'est-à-dire au sens littéral du terme « assujetti » mais aussi en possession « soi = su » d'un quelque chose « jet ». être en possession de quelque chose (= avoir) qui est soi (= « s' ») signifie être savoir. Le sujet est donc (ou il est supposé être) savoir. On pourrait dire : « l'être est savoir ».

Comme tout savoir, être soi s'apprend. L'inflexion du lien social vers une norme d'internalité, où être jugé « autonome et responsable » est survalorisé, ne signifie aucunement que l'on apprend à être soi ; au contraire, c'est une négation de cet apprentissage, puisque « apprendre » ne peut être que de soi posé comme objet, et implique donc, à moins de croire que l'on s'enfante seul dans un monde sans personne, que l'on devienne tour à tour sujet et objet de sa propre pensée. Or quoi de mieux que son propre reflet, l'analyse de son « tracé » (pour ne pas dire « des traces ») que l'on réalise ?

Le « s'avoir » devient à ce moment presque synonyme de « se voir ». Le « je me suis vu en étant » devient une possibilité de se penser comme acteur au sein de la complexité (de cum-plexus : avec des fils, avec des ficelles...) Le monde est au sens littéral un marasme (mundus = endroit où étaient jetées les immondices dans la Rome de l'antiquité) dans lequel, à la fois, on s'enfonce, et que l'on porte de surcroît. Être dans ce marasme, ce qui est in fine la définition de la condition humaine, c'est donc ne pouvoir agir ou tirer toutes les ficelles comme on l'entend. Mais qui tire donc ces ficelles ? Lorsque j’agis, qui tire donc les ficelles ? Soit on donne une réponse de type complotiste ce qui revient à dire « on nous manipule » ; soit on tire une conception comportementaliste ce qui revient à dire « notre cerveau tire les ficelles » - réponse qui ne dit rien de ce qu'est le cerveau, comme l'a fait remarquer Wittgenstein, et qui laisse la question de ce « qu'être savoir » en suspens.

« Examinez – disait-il dans son cahier bleu – des expressions comme 'avoir une idée en tête', 'analysez l'idée qu'on a en tête'. Afin qu'elle ne vous induisent pas en erreur, voyez ce qui se passe vraiment quand, par exemple, alors que vous écrivez une lettre, vous cherchez les mots qui expriment correctement 'l'idée que vous avez en tête'. Dire que nous essayons d'exprimer que nous avons en tête, c'est utiliser une métaphore qui vient à l'esprit et qui convient tout à fait tant qu'elle ne nous induit pas en erreur tant que nous philosophons. Car lorsque nous repensons à ce qui se passe vraiment dans ces cas pareils, nous découvrons un grand nombre de processus plus ou moins apparentés les uns aux autres. - Nous pourrions être enclins à dire que, dans chacun de ces cas, nous sommes de toute façon guidés par quelque chose que nous avons en tête. Mais alors les mots 'guidés' et 'chose en tête' sont utilisés en autant de sens que les mots 'idée' et 'expression d'une idée'.

« La locution 'exprimer une idée que nous avons en tête' suggère que ce que nous essayons d'exprimer par des mots est déjà exprimé, mais dans un autre langage » (p.89 de mon édition)

La question de « l'expérience personnelle » (ibid. p.93) glisse à celle « d'appliquer des images » (ibid. p.95).

 

 

2-La théorie du bourbier : l'hétéronomie

Avouons que le nom de « théorie générale du bourbier » serait un chouette nom mais hélas le concept est déjà pris sous le nom de « théorie de la complexité » par Edgard Morin depuis quelques décennies maintenant.

Au lieu de concevoir l'homme comme autonome, ce que je juge au vu de ce que j'ai écrit dans les textes précédent, parfaitement impossible, ne vaudrait-il pas mieux le concevoir comme « hétéronome ». Après tout, l'idée du soi comme un ensemble de morceaux sans cesse maintenus entre eux, faisant surgir de temps en temps des angoisses de morcellement ne peut m'être attribué. Disons que l'identité est une « angoisse de morcellement bien gérée », sans cesse composée et recomposée au sein de ce qu'il faut bien nommer « un récit ». Être soi, c'est être en mesure de se mettre en récit. La question, vu sous cet angle, n'est plus de réussir à devenir autonome, mais de trouver une place dans un con-texte. C'est tout le sujet du processus d'inscription. Au contraire, l'assignation à être autonome suppose d'être mis dans un texte au sein duquel on n'a guère de prises puisqu'il nous est attribué (« soi autonome ! » étant une injonction contradictoire – pour ceux qui ont réussi à sauter le §1 – comme quoi vous n'avez pas loupé grand chose)

Faisons un décalage : par exemple, que nous disent, depuis Marx, qui le premier je crois, dans le Capital, exprimait ainsi la question, devient un travailleur « avec les ficelles du métier » ? être professionnel, c'est « posséder les ficelles du métiers » comme continuent de le dire Dejours, Clôt, etc. Mais un métier est-il le seul moment, le seul lieu où l'on apprend à tirer des ficelles ? D'ailleurs, apprendre les ficelles, c'est aussi se mettre un fil à la patte, c'est se contingenter. Allez apprendre un nouveau métier, et l'on verra si vos habitudes des anciens métiers restent au vestiaire !

De même, être soi c'est apprendre à manier des ficelles, et s'en remettre à elles. Après tout, comme je l'ai dit au §1, cum-plexus qui a donné complexe, rappelle Morin, veut dire « dans les fils ».

La question qui demeure alors est : « comment se concevoir comme hétéronome, c'est-à-dire un acteur contingenté par un monde que l'on participe à créer à travers nos pratiques ? » « Comment se concevoir comme un acteur membre d'un tout ? » Voire même, la question peut se réduire à celle-ci « Comment se concevoir comme conçu ? ».

A mon avis, la réponse à cette question est largement plus pertinente que celle de « comment devenir autonome ? » - qui suppose finalement que celui qui la pose ait déjà la réponse, ce qui est toujours contestable, tandis que nous devrions au moins tous être d'accord sur le fait que se poser la question « comment suis-je conçu ? » suppose sans doute aucun, que l'on est effectivement conçu.

Plutôt que de viser à l'autonomie, mieux vaut ainsi viser à l'hétéronomie, c'est-à-dire comprendre de quels morceaux nous sommes faits, ce qui les fait tenir ensemble (l'identité), quels sont ceux que nous nous accordons à laisser en route (l’œuvre), ceux dont on ne peut se défaire (ce qui nous est propre), ceux qui nous échappent sans qu'on le veuille, ceux que l'on voudrait inscrire (les projets), ce qui nous préoccupe (les objets) et la grammaire, le passé, dans lequel nous acceptons de nous reconnaître comme nous-même. Cette reconnaissance passe donc par la connaissance de soi, à commencer par celle de sa propre image. Si je suis un style, quelle figure de style suis-je ?

Être soi, se comprendre comme hétéronome, c'est être en capacité de faire du récit sur soi, de comprendre la grammaire, d'en user, et de trouver de nouveaux interstices dans lequel des places peuvent être occupées. Il n'y a finalement pas d'accès à l'autonomie ; se trouver comme étant soi, c'est accéder à du possible, à des interstices dans le langage, dans les représentations de soi, qui laisse l'accès ou permette l'accès à de nouveaux espaces. Il s'agit de repousser l'horizon de nos possibles, mais ce n'est faisable qu'en saisissant la place d'où l'on parle, et ce qui créé « ce site » d'où l'on parle, comme le dirait quelqu'un, ce site au sein duquel notre conscience s'est assoupie au point de devenir inconscient.

Le récit possède la propriété d'être à la fois linéaire, de suivre un fil (un sens), et en même temps de pouvoir sans cesse être modifié, comme un livre que l'on n'aurait pas à finir – à la manière dont Boudou ne finissait pas les histoires qu'il rédigeait (excepté La Chimère). Le récit est une épreuve de soi sur soi et, au sens littéral, une libération (inscription sur un liber). La libération se fait dans la mise en ordre des discours au sein desquels nous nous retrouvons, parce qu'assignés à des places, assujettis que nous sommes au langage. Il est impossible de s'extraire du langage, outil de domination par excellence (de la grammaire Espagnole de Nabrija à la novlangue d'Orwell).

Il n'y a heureusement pas de possibilité de maîtriser le monde (je ne suis pas du genre à souhaiter un maître), mais il est possible d'avoir des prises dessus. Après tout, « l'être-aux-prises » du monde est un mode de « confrontation » ; et quel meilleur mode de confrontation que soi face au masque de soi, front contre front, face à l'image de soi, au miroir de soi le fameux « you talkin' to me !? » - et qui d'autre pourrait être soi ?

Par conséquent l'hétéronome ne peut être seul face à soi ; l'autre doit être « témoin » des traces laissées par l'existant (aurions-nous besoin d'une identité si nous étions seul au monde ? ) Le devenir ne peut dans cette conception qu'être avec les autres – se poser même en rupture devient alors assignation de soi, marque identitaire, stigmate choisi. Le témoin, le relais, ne suffit pas, de même que l'on a dit sur ce même blog que le sens n'est pas juste binaire (signifiant-signifié) mais ternaire (un triangle signifiant-signifié-processus de signification).

 

 

3-Conclusion et synthèse

Ce que je dis, rien de moins, c'est que l'autonomie peut être un concept négligé, tant il est inefficace pour décrire la question du lien social, voire même sert-il seulement aux manipulateurs de tout poils. Afin de comprendre « l'homme », l'humain, c'est-à-dire ce que nous faisons au monde donc en un mot, de partager une éthique, mieux vaudrait me semble-t-il parler « d'hétéronomie » où la personne essaie d’accéder à ses déterminismes pour comprendre ses actes et actions, et acquérir un nouveau pouvoir sur ses actes.

Cette acquisition suppose un travail de réflexivité constant, travail au centre duquel se situe une question : le langage. L'école telle qu'elle est actuellement faite (la société dans son ensemble) empêche cette question du langage d'émerger puisque apprendre à parler et écrire c'est apprendre à ne pas faire des fautes, ce qui suppose l'élève comme incapable d'agir sans le maître. Au contraire si les activités tournaient depuis tout jeune jusqu'à l'essentiel de la vie (tout au long de la vie) autour de la question de se créer un récit et dès lors, d'étudier la contingence de certaines règles (grammaire, orthographe etc. - l'orthographe, à laquelle je fais de nombreuses égratignures, je le sais, est finalement une règle facilitant l'échange, donc l'accès à l'autre), que ce soit d'expression orale, écrite ou artistique, serait conférer d'autant plus d'éléments de confrontation à soi et au monde, et ôter des raisons de violence.

L'hétéronomie, c'est lutter contre les déterminismes sans la violence du self-made man qui, dans des situations où les inégalités sont trop fortes, transforme nos chérubins en scarfaces – encore que scarface ait un maniement du langage qui soit plus développé que Sarkozy ou Donald Trump.

Trouver une place dans le monde, c'est d'abord y adhérer, donc faire valoir les inscriptions que l'on peut y faire. Devenir soi n'est pas être autonome, mais comprendre les déterminismes qui nous tiennent, choisir la maîtrise que l'on souhaite, donc les maîtres (au sens de « maîtriseurs », si l'on me passe le néologisme – et non au sens de dominants, de « mettre », celui qui mets un savoir) auxquels chacun souhaiterai, sous quelque filiation, demander des apprentissages.

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