Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Pour une critique progressiste des concepts d'autonomie et de responsabilité (3)

Publié le par Scapildalou

De fait, la psychologie sociale a dû s'imposer de décrire un humain aux prises avec un contexte dont il est incapable de percevoir dans quelle mesure ce dernier pèse dans ses décisions. Ainsi les représentations sociales, autours desquelles s'est penchée la psychologie sociale expérimentale française durant une trentaine d'année suite aux travaux de Moscovici père, ont été décrite comme ayant moins un fonction d'orientation des comportements que de justification de ceux-ci.

La lecture des classiques en psychologie sociale et psychosociologie affirme ainsi une incapacité frisant la cécité des humains à pouvoir expliquer clairement leurs actes, attitudes, comportements, paroles, etc. Certes, ces disciplines étaient le lieu où se sont retranché à une certaine époque de facétieux personnages démontrant non sans un certain plaisir notre incapacité à justifier clairement nos propres faits et gestes, à montrer que ces derniers variaient en fonction du contexte et que nous, sombres péquenots, au quotidien, n'étions guère capables de nous en rendre compte.

Parmi ces chercheurs un brin sarcastiques, ont pris place Jean-Léon Beauvois et Robert-Vincent Joule qui ont écrit le fameux « petit traité de manipulation à l'usage des honnêtes gens ». Même eux ne se privèrent pas de conseiller des vendeurs, quoique leur fond de commerce fut bien plus humaniste que ne le sont ceux de leurs successeurs actuellement à l’œuvre. Ces derniers, bien moins matérialistes philosophiquement, et bien plus matérialistes financièrement parlant, n'arrivent même plus à tirer les conclusions de leurs prédécesseurs ; ils semblent même gênés des résultats de leurs aînés, qu'ils n'évoquent seulement en guise de prolégomènes à la présentation de leurs travaux.

Foin de cette discipline désormais aseptisée, revenons à nos moutons, la question de l'autonomie et de la responsabilité. Je laisse à loisir la lecture des travaux des deux auteurs cités ci-dessus (ceux de Moscovici valant eux aussi la peine que l'on s'y arrête), et examinons d'autres arguments invalidant ces deux notions.

 

 

L'approche systémique

J'ai donc évoqué dans le texte précédent (je devrai dire j'ai « survolé ») des travaux expérimentaux invalidant le poids que nous avons sur nos actes et attitudes, et j'ai affirmé que dans une large mesure, ceux-ci dépendaient du contexte. Mais qu'est-ce qu'un contexte ?

Le contexte est littéralement « ce qui va avec le texte », le texte étant, je l'ai dit là aussi il y a peu, ces fils sur lesquels reposent la Loi. La question de la filiation sera brièvement évoquée plus loin sous un aspect davantage sociologique.

Le « texte » est un entremêlement de fils, qui n'a de comparaison qu'avec ce que Bertalanffy suite à la révolution cybernétique a appelé « la systémique ». Biologiste, Von Bertalanffy a quitté lui aussi (cf. une science de métèques, de juifs errants, de pâtres turcs) l'allemagne dans les années 1930 – pour sauver sa peau. Comme tous les scientifiques allemands, il n'est pas venu les mains vides aux USA, il y est arrivé la tête chargée d'une pensée appuyé sur « la théorie de la forme » - de même qu'un autre physicien qui, presque par erreur de traduction, son anglais étant mauvais, fondera la psychosociologie : Kurt Lewin.

Je ne suis pas certain de bien maîtriser les origines de la pensée de la réalité en termes de forme, il me semble falloir remonter à Platon (le mieux pour le lecteur est peut-être de se reporter à l'ouvrage de Canguilhem Idéologie et rationalité dans l'histoire des sciences et de la vie – ouvrage que je ne maîtrise pas bien). Ce qui est certain c'est qu'Hegel présente la réalité comme une totalité au sein de laquelle nous nous mouvons, et qui donne forme à nos jugements. D'où son exemple sur la relativité du jugement : s'il fait nuit, dit-il en somme, et que vous affirmez qu'il fait nuit, vous avez raison du point de vue où vous vous placez ; mais pour une personne à l'autre bout du monde, vous aurez tord, et d'ici quelques heures certainement, dès que le jour sera levé, vous aurez, là aussi, tord.

Plus tard, la psychologie expérimentale naissante verra naître un courant dit Gestalt theory qui fondera ses travaux rendus notamment populaire à travers l'étude d'illusions perceptives (images ci-dessous). Postulant que la réalité est un tout composé d'éléments ayant des liens entre eux, ils influencèrent les physiciens et chimistes.

 

 

Lorsque tout ce petit monde vint aux USA, cette théorie de la forme vint se marier comme l'ail au poulet avec le concept central de la cybernétique : le feedback. Le problème était alors d'envoyer un projectile capable de se guider seul sur une cible mouvante ; doté d'une « tête chercheuse » capable d'enclencher des rétroactions (« feedback » en english) le projectile pouvait à l'aide d'un système de détection corriger sa trajectoire.

 

 

 

Voilà, il n'y avait plus qu'à faire un mixe entre un élément de la réalité et les rétroactions entretenu entre cet éléments et les autres, et l'on obtenait la systémique. Sans grand étonnement, Bertalanffy étudiait les cellules et les régulations qu'elles ont avec leur milieu. Dès lors, tout devient système. D'ailleurs, Bertalanffy commence son ouvrage majeur (dont j'ai eu la chance de pouvoir tirer un exemplaire du pilon!) intitulé « théorie générale des systèmes » par un sous-titre explicite : « partout autour de nous des systèmes ».

 

En se basant sur le concept de système, au final, il devient presque difficile d'identifier certains éléments de leurs milieux tant les échanges entre eux sont consubstantiels. Un exemple actuel est la disparition des abeilles, un animal qui sommes-toutes dans l'histoire humaine n'a guère eu une place de choix, même par son miel (rappelons-nous de la phobie américaine des abeilles tueuses dans les années 1990). Or il s'avère que la disparition de cet insecte déséquilibre l'ensemble des écosystèmes au point d'empêcher la survie de centaines d'autres espèces. Le changement, la disparition ou la transformation d'un élément mineur en apparence peut perturber tout un système.

 

Mais il ne faut pas s'arrêter à l'interdépendance des éléments d'un système. On dit d'une chose qu'elle existe parce qu'elle a un effet sur nous, ce qui va de pair avec le fait que ce qui existe est ce que nous appréhendons, donc ce que nous saisissons. Un élément existe parce que nous saisissons ; George Canguilhem se penchera sur ce point jusqu'à donner une définition de la santé comme étant « la capacité d'agir sur notre environnement ». Entraver les potentialité d'action d'un élément du système, le bâillonner, c'est l'empêcher de survivre. Nous sommes donc dépendant d'une nécessité d'agir sur notre environnement si nous voulons survivre.

 

Ici, le concept d'autonomie prends donc deux coups dans l'aile :

1-chaque élément est dépendant d'un tout : nous sommes donc dépendant de notre environnement

2-nous sommes dépendants de notre « potentiel d'action » (que l'on m'excuse si je galvaude ce terme).

 

Quant à la responsabilité, la voilà elle aussi qui prend un tir :

Si nous sommes en permanence dans l'échange avec l'environnement qui nous entoure, dans ce cas la responsabilité est la fois infinie et contingente de la nature du système. Une « responsabilité » dans ce cas est l'isolement d'une séquence de réponse ; se voir questionner sur sa responsabilité, devient donc avoir à répondre d'une réponse découpée du contexte. La responsabilité devient convocation face à la Loi, et soumission à l'autorité. En ce sens, être autonome, serait être irresponsable. Moi, ça me va, mais je doute que ce soit le cas de tout le monde...

 

 

Approche sociologique de l'autonomie

Je pense être plutôt mal placé pour évoquer le déterminisme sociologique et à la fois, je suis très bien placé pour en parler. Je ne peux en parler avec les termes de Bourdieu ou ceux de Baudelot et Establet (cf. leur livre Allez les filles!) mais je note tout de même dans ma propre vie certaines observations qui me poussent à accepter ce déterminisme.

 

Je raconte ma vie :

Je suis entré en IUT : dans mon département nous étions 20 : soit 40 parents – 38 étaient enseignants. Allez voire les thésars dans les labos : en psychologie, le nombre de parents de thésars frôle les 80% (100% dans le labo où j'étais – et on ne compte pas les conjoints des thésars...)

De même, il va falloir m'expliquer une bonne fois pour toute si on accepte certains déterminismes pouvant expliquer par exemple pourquoi les femmes sont moins bien payées, à quel moment un individu libre et autonome et responsable de ces actes a agit pour que l'on retrouve ces disparités jusque dans les organisations féministes.

 

Commenter cet article