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Pour une critique progressiste des concepts d'autonomie et de responsabilité (2)

Publié le par Scapildalou

1-Effets de l'injonction à l'autonomie

 

L'entrecroisement créé à la fois par :

-l'acception de l'autonomie poussant à fond le poids de l'individu

-le capitalisme, au sein duquel le faux principe de concurrence fait reposer in fine, sur le consommateur, la question du choix

… a conduit à considérer la démocratie comme un système d'individus autonome-responsables face à des choix, à commencer par exemple par le choix dans les décisions politiques, réduites à un bulletin de vote (bulletin sur lequel en france reposent des noms de personnes et non pas des idées...)

Dans ce cadre, il n'est pas étonnant de voire des publicitaires travailler à l'image de marque des hommes politiques.

Quant aux possesseurs des moyens de production, ils continuent à invoquer les concepts de liberté et d'autonomie pour briser les cadres collectifs de travail. Je garderai à jamais gravé cet article d'Alina Reyes, une soit-disante écrivaine, publiant en pleine lutte contre le CPE, un article posé de façon innocente ans un journal gratuit, intitulé « vertu de la précarité ». Promis, je vais le scanner, et le mettre en ligne. Laurence Parisot il y a déjà quelques années faisait un discours similaire sur les vertus de la précarité. A chaque fois, en point d'orgue, le poids de l'individu capable de se défaire des contraintes, comme un « aventurier » de sa propre vie dit Alina Reyes qui n'a certainement pas eu à souffrir des affres de la précarité.

A partir de ce point, l'individu autonome-responsable seulement impliqué dans les décisions de vote est devenu le centre de la réaction ; cette autonomie, comme je le disais dans un article précédent, est devenu l'autonomie qui lutte contre le social, au point que des travailleurs sociaux viennent critiquer les usagers dont ils/elles ne comprennent pas les réaction face à la paperasse, et se demande pourquoi ces personnes paraissent ne pas vouloir être autonome.

L'autonomie est devenu une injonction à se replier sur soi, à refuser le renoncement nécessaire à toute action visant un futur commun, ce qui est littéralement l'étymologie du terme « confiance ». Mieux même, ou pire : en postulant un individu autonome-responsable, cette conception postule un individu affranchis, dès lors qu'il accède à la « conscience » (je devrai dire à « l'impression ») d'être autonome, la personne se croit absoute de toute dépendance à l'égard du monde, et devient incapable de bien saisir ce qui du contexte et des situations lui biaise ses choix (desquels par conséquent il n'est plus en mesure de répondre, mais ça, il ne le sait pas). La personne qui se croit autonome, n'étant plus à même de saisir ces contraintes, devient par définition incapable d'émancipation.

 

 

2-Acheminement vers la psychologie sociale

Peut-être pensez-vous si vous êtes parvenus à ce stade de la lecture de cette série d'articles sur l'autonomie, qu'il s'agit là d’élucubrations sans fondements – d'une personne frustrée au-delà de toute mesure. Pourtant des preuves empiriques en psychologie sociale, ayant conduit la psychologie sociale française à son apothéose au milieu des années 1990, m'ont fournis les supports de cette réflexion.

J'y ai accédé, pour bien clarifier ce qui de ma personne suinte dans cette réflexion, au milieu des années 2000. J'étais alors questionné par les concepts de liberté et de démocratie ; étudiant d'à peine 20 ans, je trouvais quelque chose d'illogique dans la façon dont ces concepts étaient évoqués à tout bout de champs par des personnages politiques qui s'en servaient ostensiblement comme support pour critiquer les syndicats et détruire les conditions de travail. Au cours des luttes (LOLF en 2005, juste avant le référundum sur la constitution européenne, puis le CPE en 2006 – j'avais débuté par des manifs contre la guerre d'Irak en 2003, menée par Bush au nom de la démocratie, alors que lui-même avait triché lors de son élection, cf l'affaire des bulletins de vote oubliés de Floride), mes adversaires, ceux qui défendaient (sans le dire) la réaction sociale et souhaitaient défendre l'accroissement de la précarité, faisaient reposer eux-aussi leur argumentaire sur la question de la liberté, nous disant que nous étions manipulés, et peu autonomes. Je me rappelle de Michel Rocard, en une du Nouvel Obs en 2005 pointant un doigt inquisiteur vers le lecteur, de plus en plus porté à voter « non » au référundum sur la constitution européenne, avec ce titre-citation entre guillemets : « pourquoi ils vous mentent ! »

On sait ce qui adviendra du résultat de ce vote, qui sera « démocratiquement » enterré par « nos » élus à l'assemblée nationale.

J'étais aussi questionné par les attitudes des personnes m'étant proches, au cours de mes études, au cours de ma vie, dans la rue, des attitudes parfois stéréotypées : les personnes lisant les mêmes journaux gratuits qui s'en vont ensuite évoquer leur soi-disante autonomie ; des personnes répondant aux mêmes injonction malgré leurs discours où ils s'affirmaient hommes libres, etc. Je suis devenu désenchanté de la liberté, celle là même qui frappaient mes camarades manifestants « démocratiquement ». Je me suis fait abattre par la liberté en défendant la protection sociale.

 

 

3-Ça fait mal...

 

C'est alors que mon chemin a croisé celui de la psychologie sociale, que j'ai ensuite étudié pendant une dizaine d'année, car elle seule fut à même de me permettre de comprendre en quoi l'autonomie, la responsabilité, etc. étaient des concepts on ne peut plus néfastes pour le lien social, au moins dans leur acception telle que défendue de nos jours, par les péquenots moyens que nous sommes et les hommes politiques.

Tout le monde connaît l'expérience de Milgram, cette expérience où l'on test le niveau de soumission à l'autorité. Cette expérience visait à étudier comment placer une personne « libre et autonome » dans un état de situation « agentique », c'est-à-dire un état où la personne délègue sa responsabilité à une autorité supérieur. Elle comprend en soi, en sous-main, une critique de l'autonomie, puisque des personnes « libres » acceptent de laisser reposer leurs actes, sans grande pression au final, au nom de la science, à une personne qui leur demande d'en torturer une autre.

Mais Milgram n'a fait que « tirer les marrons du feu » d'un courant de recherche initié par Salomon Asch (voir sur ce même blog la série d'Articles : une science de métèques, de juifs errants, de pâtre turcs). Asch, psychologue Social ayant fuit l'allemagne dans les années 1930, s'est questionné sur la facile conversion des allemands aux discours des nazis. Il voulait montrer qu'en situation d'influence, un individu libre et autonome restait maître de ses actes. La vidéo ci-dessous témoigne des résultats d'une expérience célèbre en psychologie sociale, montrant qu'il avait tord...

 

Ci-dessous, une intéressante Vidéo sur le conformisme, retrace l'expérience de Asch

 

Jean-Léon Beauvois, psychologue-social français, avec ses amis Robert Vincent Joule et Nicole Dubois, ainsi que quelques autres collègues, ont surtout été impressionnés par une autre expérience, conduite par David Glass cette fois. Contrairement à Milgram, Glass (voir ici le résumé de l'expérience sur Psychologie-sociale.com )

les chercheurs insistaient sur le fait que la personne était libre de participer ou pas à l'expérience (Bien que vous soyez venus jusqu’ici et que vous ayez déjà passé quelques tests, je veux insister sur le fait qu’aucune obligation ne vous est faite d’aller jusqu’au bout…Tout cela dépend réellement de vous…On peut essayer de trouver d’autres volontaires…Souhaitez-vous continuer ?"

Après avoir obtenu l’accord du sujet, le chercheur insiste : "Êtes-vous bien sûr ? C’est sous votre responsabilité." extrait du site Psychologie-sociale.com)

Ainsi, les sujets libres et responsables infligeaient (pour plus de 90% de ceux qui réalisaient cette expérience) à une personne avec qui ils avaient pourtant passé du temps une série de chocs de 100 volts (après avoir subis elle-même un choc de 40 volts pour se rendre compte que ça fait mal...) Même s'ils avaient auparavant jugée cette personne sympathique, après lui avoir infligé les chocs, ils révisaient leur jugement, et disaient la trouver un peu moins avenante.


 

4-Être librement manipulé

Beauvois et ses collègues ont ainsi dans les années 1980-2000 développé tout un courant de recherche en psychologie-sociale étudiant dans quelle mesure :

1-nous agissons en fonction de nos valeurs

2-nous adhérons aux actes que nous réalisons

3-nous sommes en capacité de mesurer la contingence du contexte dans lequel nous agissons

4-nous expliquons nos actes

En effet, Beauvois et Joule ont développé tout un tas de situations expérimentales (souvent malicieuses par ailleurs) visant à créer faire varier des contextes et d'observer les effets sur l'engagement des personnes impliqués dans ces situations. Par exemple, prenez 200 fumeurs de cigarettes confirmés, prenez en 100 que vous isolez, et vous leur demandez contre une certaine rémunération (assez faible en fait) de s'abstenir de fumer pendant 24h. Quasiment 95% refuseront de participer à votre expérience.

Les autres ont été convoqués au laboratoire, puis informé qu'ils ne serait presque pas défrayés contrairement à ce qui avait été stipulé, et surtout que l'expérience consistait à arrêter de fumer pendant 24h. Face à la surprise des sujets, l'expérimentateur, affirmait que les sujets étaient libres de refuser – et il insistait bien sur ce point. Le lendemain les sujets revenaient au laboratoire. Cette fois le ration était inversé : 95% des personnes avaient cessé de fumer durant les dernières 24h.

En faisant varier tout un tas de contexte, Joule et Beauvois ont ainsi montré comment fonctionnait certains processus de « manipulation ». Mieux, ils ont montré qu'ils fonctionnaient d'autant mieux que le principe de liberté était invoqué, que les sujets étaient brossés dans le sens du poil (« vous êtes autonomes »).

Et les explications fournies par les personnes, une fois qu'elles avaient appris les vrais raisons de l'expérience ? Et bien elles aussi variaient, mais au moins une chose revenait dans les propos, c'était le poids de « l'internalité ». Nous tendons à expliquer nos actes en fonction de ce que nous pensons et jugeons bien, alors que les expériences de Joule et Beauvois ne laissent pas planer le doute : le contexte influence nos actes, mais rien n'y fait, dans nos explication des comportements, que ce soient les nôtre où ceux d'autrui, nous tendons toujours à accentuer le poids de la personne pour expliquer les actes réalisés.

 

Autre expérience réalisée en psychologie sociale pour appuyer sur ce point :

-prenez un groupe de personnes, et faites leur réaliser des tests très simples. Ils vous diront, au vue des résultats, qu'ils sont plutôt en forme aujourd'hui, qu'ils maîtrisent le sujet, etc.

-Prenez un autre groupe de personnes, et faites leur passer des tests très compliqués. Ils vous diront « qu'ils ne maîtrisent pas bien », « qu'ils ont eu des difficultés » etc.

De même, montrez une personne placée dans une situation problématique facile. Dès lors qu'elle réussie, un observateur aura tendance à dire que cette personne est habile. Montrez à ce même observateur une personne échouer à réaliser une situation problématique compliquée, et ces mêmes observateurs diront que la personne n'est pas très habile.

 

Rarement, très rarement, le contexte et sa difficulté est prise en compte lorsque l'on explique nos actes ou ceux des autres. C'est ce que l'on nomme « la norme d'internalité »

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