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De l'essence à la décence : retour sur le concept de « balance des sens » (2)

Publié le par Scapildalou

Le constat de l'article précédent est que nos sens sont si bien imbriqués, que le manque d'un seul peut tout faire flancher. On imagine mal l'homme des cavernes ne pas se faire manger par lion s'il était aveugle...

D'un autre côté, l'histoire montre que, bien organisée, l'ouverture bien faite sur le monde permet même à des aveugles sourds muets d'acquérir une maîtrise du langage équivalente à tout un chacun.

La question de savoir si un sens est plus important que les autres, paraît de ce point de vue des plus triviale.

Pourtant cette question existe - et elle n'est pas anecdotique.

 

 

1-Richard Rorty : l'histoire de l’œil intérieur

La réflexion m'est venu suite à la lecture de ce philosophe américain que j'ai comparé dans l'article

« jeu vidéo, propriété et savoir »à l'équivalent d'Einstein en philosophie.

L'idée principale de son ouvrage, dont le titre en français avait d'abord été « l'homme spéculaire » avant de regagner la traduction littérale de son titre original La philosophie et le miroir de la nature (Philosophy and the Mirror of Nature), ne peut-être résumé en quelques lignes. Je suis donc obligé de mon mieux à défaut de faire bien.

Dans cet ouvrage, Richard Rorty développe un discours sur la question de la réflexivité, le fil rouge de ce blog. Prenant à revers la question du regard sur soi, il prend pour position que ce « regard sur soi », la place de l'homme confronté à lui-même comme s'il se trouvait face à un miroir, ce que j'estime pour ma part être l'essence même du développement, est une métaphore issue d'un hasard, un hasard survenue à la suite, au final, des apports de Thalès qui fut le premier à séparer divinité et savoir. Je cite :

« Les grecs firent intervenir entre l’œil du corps et « soleil de l'esprit » ; (…) la pensée, l'intellect, l'intuition (…) comme ce qui faisait toute la différence entre l'homme et la bête. Nous autres, modernes, pouvons bien dire, avec cette ingratitude qui caractérise toute sagesse rétrospective, qu'il n'y avait aucune raison particulière pour que cette métaphore oculaire fit florès dans l'imagination des fondateurs de la pensée occidentale. Mais le fait est que ce fut le cas, et les philosophes contemporains en sont encore à tirer toutes les conséquences de cette métaphore, à analyser tous les problèmes qu'elle a crées et à se demander si elle ne nous cache pas, tout bien considéré, quelque chose. » (P.51)

« Il s'agit de bien mesurer toute la puissance », continue Rorty un peu plus loin (P.54) « d'une métaphore : celle qui ramène la connaissance des vérités générales à un processus d'intériorisation des universaux dont le modèle est l’œil du corps, et la façon dont celui-ci connaît chaque objet particulier par intériorisation de ses formes et de ses couleurs spécifiques. Car cette métaphore fut suffisamment prégnante pour s'imposer comme un substitut intellectuellement acceptable de la croyance en l'au-delà. Depuis quelque deux mille ans, l'âme, en tant qu'immatériellement-parce-que-capable-de-comtempler-les-universaux, est la réponse occidentale à la question : « quel est le propre de l'homme ? » (…) Cette « essence spéculaire » qui nous caractérise – l'« âme pensante des scolastiques -, c'est aussi « l'esprit de l'homme » de Bacon qui 'bien loin d'être un miroir claire et de surface égale où les rayons des choses se réfléchiraient selon un angle d'incidence fiable (…) est plutôt une sorte de miroir enchanté, où règnent, tant qu'on ne les a pas exorcisés et détruits, les démons de la superstition et de l'illusion'. (…) Cet aspect spéculaire – cette référence au miroir - s'est imposé pour deux raisons. Premièrement, parce qu'il est de notre essence de recevoir de nouvelles formes sans que nous en soyons changé pour autant – des formes intellectuelles, s'entend,

et non pas exactement ces formes sensibles que reflètent les miroirs. Et deuxièmement, parce que les miroirs sont faits d'une substance qui est plus pure, plus subtile, plus délicate et d'un grain plus fin que la plupart des autres substances. (…) Peu de gens croient aux Idées platoniciennes de nos jours. Et il y en a encore moins qui font la distinction entre âme pensante et âme sensitive. Mais nous restons habités par l'image de notre « essence spéculaire », et sensibles (…) devant le fait que cette essence nous est inaccessible » (Pp.54-57)

 

 

2-Le regard comme chose centrale

Pour ma part, je considère, je me positionne comme proposant une version différente de la question de l’œil intérieur. Acceptant les hypothèses du précédant article, c'est-à-dire que nos sens peuvent être définis selon ce qui tient d'une modalité d'interface avec le monde social ; autrement dit que ce que nous percevons du monde ne nous appartient par réellement puisque nous percevons à travers le social et ce, depuis que l'homme est homme ; par définition, l'homme ne peut avoir accès aux choses qu'en fonction de la façon dont la société qui lui a appris à percevoir lui permet de percevoir. Partant, il est à lui-même une énigme, et le monde ne sera qu'une énigme ; car le social est obligé de tenir sur des modalités d'organisations « tenues pour vraies », c'est ce que j'ai appelé ailleurs la fonction sociale de la vérité. La vérité sert à faire tenir le social, à minima pour que des conventions nous permettent d'échanger plus facilement entre nous, mais aussi parce que les relations de dominations hérité de l'histoire, sont d'autant plus acceptables qu'elles sont tenues pour « naturelles ».

Ce qui fait qu'une chose va être tenue pour vraie, c'est la preuve. Le vrai doit être vérifiable à travers une épreuve, au sens littéral, un éprouvé.

Or l'éprouvé de l'homme ne peut être le seulement soi-même ; l'éprouvé est un rapport à. Un rapport, désigne nécessairement la coupure entre ce qui fait de l'éprouvé le « senti de la division », « le sort de l'écart ». La preuve est toujours preuve d'une unité (l'un) paradoxale puisqu'il y a au moins, en apparence, deux : par exemple lorsque je vois une trace de pas, je sais qu'il y a eu une personne. Cette trace ne vient pas de la nature, elle vient de la marche d'autrui. Or si cette trace est faite de mois par exemple, elle devient preuve de mon existence en tant qu'autrui pour autrui ; et la réponse plus ou moins similaire faite par autrui, est preuve qu'elle est comme moi, en tant qu'être singulier, puisque nous somme communs dans notre différence.

Néanmoins, de toutes les traces qui peuvent être laissées, avant l'invention du parfum et du congélateur, les mieux à même de témoigner la présence de façon durable étaient celles qui étaient visibles. Partant, les premiers miroirs, étaient les couleurs de soi posés en pigments, voir même les cailloux taillés. Certes le goût témoigne d'une culture (et de ses rites), certes le parfum peut laisser la trace du passage d'une personne (parfois à son corps défendant) ; mais rien de mieux que l'image pouvait offrir une apparition d'un autre que moi mais comme moi, d'un autrui en somme.

C'est ce qui me fait dire que dans la Culture (avec un grand 'C', pour reprendre l'expression de Ernst Boesch, récemment décédé), la place de la vue est primordiale, car elle est ce qui est à mieux le même d'échanger avec d'autres sens (elle est acquisition du média), à commencer par des sens dont l'apparition est beaucoup plus immédiate (le son par exemple)

 

 

3-La balance des sens

Je me relis parfois, et je découvre en me lisant que j'ai un jour parlé, là-même où je parle au commencement de ce blog de réflexivité, du concept de mot-posé pour évoquer l'écrit. Le sens, entendu à la fois comme modalité d'interface au monde et de signification prend naissance dans la possibilité de traduire d'une modalité sensorielle à une autre l'existence d'une trace. C'est ce que je nomme la balance des sens.

Je doute que cette balance des sens ait attendu l'apparition de la philosophie grecque pour exister. La preuve, me semble-t-il, puisque je ne peux échapper à cette expression, me semble résider dans l'ancienneté du radical 'mag' que l'on trouve dans 'image', 'imaginaire', 'imagination', 'inimaginable' mais aussi dans 'magie', et dans 'mage' ; mais dont le radical peut aussi avoir fait dériver les termes 'machine' ou 'mécanisme', éventuellement associé au pouvoir ou à la mesure dans les termes 'moyens' ou dans le latin 'magnus' ('magnifier', 'magnifique').

Ces rapprochements iraient dans le sens d'un lien entre la possibilité de mettre en 'image' une chose qui ne l'est pas. Or si une chose n'est pas image, c'est-à-dire n'est pas imaginable, mais qu'elle existe, c'est donc qu'elle est dans l'imaginaire ? La seule façon est de le montrer, c'est dans la monstration que se trouve la pratique de l'activité symbolique (comme dirait Engels : « la preuve du pudding, c'est qu'on le mange »...). La mise en image est la translation d'un sens en un autre, c'est une inscription dans la réalité.

Et le miroir n'est rien d'autre que la surface d'inscription de soi, qui est non comme le dit Rorty lisse et dure ; l'image de soi ne reflète jamais la réalité de ce que l'on est, ou de ce qu'on pense être (comme le capitaine Haddock se regardant dans un miroir convexe ou concave - voir ici pour un réflexion de cette métaphore sur ce blog). Quelle que soit la surface d'inscription, elle est toujours anomale, c'est-à-dire porteuse d'anomalie, d'écarts entre ce que l'on veut ou pense mettre de soi sur une surface, et ce qui s'y trouve réellement (dans la réalité de tous les jours, les anorexiques, qui se trouvent souvent grosses malgré leur maigreur, sont des capitaines Haddock se regardant dans un miroir concave).

 

 

4-Conclusion

Je pense que si ce blog a au moins servis à une chose, c'est que je puisse développer un fil de réflexion et arriver à ces conceptualisation, qui n'ont somme-toute rien de grandiloquent certes, mais qui ont le mérite d'exister, comme ceux de « balance des sens ». Le but de ce blog est aussi atteints lorsque je redécouvre ce que j'ai gratté il y a plus de deux ans, et retombe sur la question très pratique des « mots posés ». Dire que cette conception a été suite au questionnement soulevé par un étudiant de première année de fac ne sachant pas écrire, c'est lui rendre hommage, et le mettre dans la boucle de la réflexion – lui qui a été battu sous les coups du systèmes scolaire. Pourtant, les mots-posés ne faisaient pas sens pour lui, la lecture ne faisait pas sens non-plus sinon dans le cadre de l'école. La seule raison de lire ou d'écrire était pour lui, d'avoir à être évalué. C'était triste, et j'avais bien des difficultés à ne pas lui mettre des mauvaises notes.

Pourtant en ne sachant pas manier les règles, la grammaire de l'écriture, il perdait une capacité de mettre en règle sa pensée, et de ce fait s'obturait son avenir universitaire, à son corps défendant.

 

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