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De l'essence à la décence : retour sur le concept de « balance des sens » (1)

Publié le par Scapildalou

Je ne crois pas sur ce blog avoir fait de gros exploits. Non, j'en suis par ailleurs totalement incapable. Tout juste une simplification de la théorie de la réflexivité par-ci, une précision sur les signifiants par-là, rien à se mettre sous la dent – en plus, la façon dont j'écris ne facilite pas forcément les choses.

C'est presque à se demander pourquoi donc j'écris ?

Parce que si on n'écrit pas on perd ce à quoi on a pensé – ce qui veut dire que j'écris ce blog en guise de pense-bête – et si on perd ce à quoi on a pensé, avec ma mémoire de poisson rouge, on est con-damné [c'est du troisième degré], voué à faire du sur-place, voir à reculer – et je n'ai, en la matière, certainement pas l'élégance d'un Michael Jackson en Moonwalk.

Mais il n'est pas exclu qu'à force de réfléchir, en cherchant où il faut des matériaux pour, je ne dise quelque chose qui a de la valeur. Et je crois que ça a été le cas dans l'article « jeu vidéo, propriété et savoir ».

Je ne voudrais surtout pas que ce qui y a été dit passe inaperçu, parce qu'il y a peut-être une sévère connerie dans cet article, ou quelque chose d'intelligent, mais là, je crois tenir un truc.

 

 

1-La réponse des « sens »

Souvent crois-t-on que sentir le monde est une chose « naturelle », « normale ». Après tout, au quotidien, nous sommes confronté à un ciel bleu, des arbres verts, de l'eau qui coule et qui est froide, etc. Bref, mis à part quelques tours qui amusent les psychologues, on serait tenté de se dire que nos cinq sens sont plutôt bien fichus, et ne nous trompent guère. Une des preuve, c'est qu'avec une certitude proche des 100%, si je vois un ciel bleu au dessus de ma tête, je certain qu'une autre personne verrait aussi ce ciel bleu – sans même connaître l'histoire de vie de cette personne. Pas la peine de faire une psychanalyse pour savoir que si quelqu'un mets sa main sur de la glace en disant « c'est chaud », cette personne fait une blague ou est de sacrée mauvaise foi. Certes, en tirant des bords, on peut se dire qu'un esquimaux trouverait cette glace-ci plus chaude que celle qu'il a connu dans son grand nord québécois ; mais on se doute que l'effet de culture joue presque un rôle d'interférence en ce cas.

La culture ici serait par exemple l'habitude des esquimaux à vivre dans le froid, opposé à notre manque d'habituation, à nous, à vivre dans le froid. D'ailleurs, sans parler d'apprendre à faire face au froid, aucun de nous ne se rappelle qu'on a appris à reconnaître que le ciel est bleu, et le froid est froid. En tant que personne adulte, on peut même être certain de n'avoir, de notre vivant, vu personne n'apprendre à un enfant « le ciel est bleu », « la glace est froide ».

Par ailleurs, une personne qui ne serait pas doté d'un des cinq sens, ou une personne dont la proprioception serait troublée, est en générale considérée comme étant « handicapé » ; c'est le cas pour les aveugles par exemple, ou pour les sourds.

Enfin, au quotidien, nous apprenons tous, en écoutant la télévision ou regardant la radio sur internet, que les neurones jouent un rôle majeur dans les capacités proprioceptives et dans la façon dont les choses « se passent dans notre tête ». D'ailleurs, mis à part quelques pervers dont on dit trivialement qu'ils pensent « avec autre chose », on est tous certain que « le siège de nos pensées est situé dans notre tête ».

 

2-La question des « sens »

Alors, bon sang, pourquoi se prendre la tête à savoir si nos sens nous trompent, lorsqu'à chaque instant, nous nous rendons compte que nos sens fonctionnent bien ? Pourquoi ce type de génuflexion intellectuelles, alors que penser à comment construire un monde meilleurs serait peut-être, vu l'urgence de la situation, plus approprié ?

Et bien lecteur, tu l'auras deviné, je ne crois pas que nous « pensons avec notre tête », ni que nos sens sont une chose donnée par la nature ; je ne crois pas non plus que notre mémoire repose uniquement sur les neurones, et je pense que la capacité à dire que le ciel est bleu est au moins aussi culturelle que celle d'apprendre à dire des choses aussi triviales que « qui ça ? » ; « pourquoi ? » ou « j'aime pas ».

Avez-vous de votre vie d'adulte vu des gens apprendre à des enfants à dire « qui ça ? » ; « pourquoi ? » ou « j'aime pas » ? Certainement aussi peu que des gens ayant appris à leurs enfants à dire « le ciel est bleu ».

 

 

3-La réponse de l'apprentissage

Le problème est que nous considérons la question de l'apprendre sous l'angle d'un apprentissage scolaire, du don d'une personne possédant un savoir, « le sachant », vers une autre ne disposant pas de ce savoir. Cette façon de considérer l'apprendre ne date pas d'hier, car c'est de cette façon que Saint-Augustin disait dans ses confessions au Vème siècle de notre ère.

Déjà à l'époque, et certainement depuis longtemps, pensait-on ou imaginait-on que la pensée venait de ce qu'il y a dans la tête, quoique l'âme fut peut-être logée ailleurs, mais ce genre de détail ne nous concerne pas. Il y a donc deux faces à l'apprentissage ; d'une le savoir serait donné par des maîtres, de deux, ce que l'on sait de source sûre « le ciel est bleu » ne vient pas de l'apprentissage, ce serait donc « un donné ». L'apprendre, l'apprentissage joue ici un sacré rôle, le rôle d'interface entre ce qui est sûr et ce qui ne l'est pas, entre ce qui nous est donné par la nature et ce qui est donné par la culture.

Et on peut traduire ce texte dans 120 langues différentes, 99% des personnes seraient d'accord avec ce que Saint-Augustin pensait en matière d'apprendre à parler ou d'apprendre à sentir à travers nos cinq sens.

 

 

4-« Bon pieds bon œil » comme disait Œdipe...

Pourtant, hélas, la chose est me semble-t-il plus compliquée qu'il n'y paraît ; voire même appréhender cette difficulté permettrait peut-être de modifier un tout petit peu la société (rien que ça?) ce qui, même s'il ne s'agissait que d'un petit rien, serait énorme.

Au moins, maintenant que la chose est posée, cela peut-il changer la question de considérer l'apprentissage et l'école par exemple.

Le fait est, en partant de là, du constat dressé plus haut, qu'il faudra au moins admettre une chose, c'est que les sens, nos cinq sens, appartiennent au corps. Nos récepteurs sensoriels sont situé dans un ensemble de tissus qui constituent notre corps, là, il est difficile de douter que nous ne soyons pas d'accord. Or notre corps lui-même est placé dans l'espace en fonction de la culture dans laquelle nous nous trouvons (par exemple les hommes avec les hommes, les femmes avec les femmes, dans la grande majorité des sociétés). De même, le « porter », la façon de tenir les enfants (contre le corps, face à soi dans la poussette, etc.) sont des façons d'amorcer un lien avec l'enfant, de l'ouvrir sur soi, ou sur le monde.

Or l'enfant, le petit d'homme, se fait son expérience du monde à partir de ces moments, dans les rapports physique avec/au cours des relations avec ceux qui ont en charge sa protection/éducation/occupation (choisissez ou rajoutez les notions comme bon vous semble). C'est alors que les capacités proprioceptives se construisent ; que le petit d'homme apprend à faire la différence/continuité entre une certaine internalité (ce qui vient de moi) et une certaine externalité (ce qui vient du monde). Par exemple la sensation d'appartenir à une totalité, la nature, peut habiter certains peuples, alors qu'en ce qui nous concerne, nous, occidentaux, sommes certain qu'il n'y a pas de lien entre nous et les pierres. Ni ces peuples ni nous n'avons raison ; il ne s'agit pas de raison d'ailleurs, il s'agit de la façon dont une société accueille, et permet de développer les capacités proprioceptives, et la façon dont les sens et sensations peuvent se jouer de nous.

La façon d'apprendre à percevoir le monde trouve un moment particulier, lorsque l'enfant comprend que le reflet dans la glace est « lui ». Moi, je suis lui. A la différence des animaux qui savent se reconnaître dans la glace, notre reflet nous questionne, nous, en tant qu'humain. Cette fascination nous accapare un sacré moment au cours de notre vie.

 

5-Des trace de peu dans les grottes

Mais nul besoin de miroir pour se poser la question de soi. Après tout, l'aveugle de naissance sait à peu près à quoi il ressemble, non ?

Il n'empêche, l'humain ne peut qu'être fasciné par les traces qu'il laisse, car elle témoignent des limites de la conception de l'homme comme étant un corps. Par les exemples cités plus haut, sur la position du bébé, je crois qu'il est possible, de se mettre d'accord sur un fait, « peut-être n'en n'a-t-on pas l'impression, mais les sens, la vue et l'ouïe compris, sont le résultat d'un rapport au monde qui est déterminé par les humains qui ont vécus avant que je ne naisse ». Dès lors ce qui nous vient des sens, nos sensations paraissent tellement être naturelles, tant elles nous viennent de loin, de notre petite enfance, et dépendent de tant de facteurs qu'il est impossible de réduire « l'acquisition » de la sensation à la simple notion « d'apprentissage ». Pourtant on apprend bien à « exercer nos sens » non ? Et cet exercice dur tout au long de la vie.

Ce qui importe, dès lors c'est que l'ensemble de ce que nous pouvons faire notre lorsque nous éprouvons le monde (lorsque nous le sentons, lorsque nous sentons les choses), c'est que les sensations nous paraissent naturelles, elles paraissent naturellement être nôtres ; or rien n'est plus social que la perception, que les sensations.

Le langage garde trace du fait que les sensations relèvent du social : le mot « percevoir » porte trace du « faire pour soi ». Percevoir, c'est déjà organiser le monde à travers ce que l'on en sait. La perception est un découpage du monde. Ce que nous avons du monde, ce que nous en avons en provenance de l’extérieur à travers nos sens, pour nous, pour soi, en bref ce que nous savons, (savoir= avoir pour soi) est la trace qu'ont existé avant nous d'autres humains. Dans les traces du monde, il y a cette triple question insoluble :

-qui a été cet autrui ayant existé avant moi ? (principe de filiation)

-qui est et que ressent vraiment cet autrui qui existe en même temps que moi ? (le principe d'association, en termes d'organisation social, de lien social)

-qui est cet autre que je vois là, et qui est moi ? (principe de réflexion)

 

La preuve de la profondeur de cette question, sont les premiers symboles tracés par les anciens dans les grottes. Les anciens outils entassés sans avoir été utilisés, etc. L'homme est fasciné par les traces qu'il laisse car en elles résident à la fois la question et la réponse à l'énigme des trois questions posés ci-dessus.

 

 

 

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