Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

La tradition des Hoax

Publié le par Scapildalou

Malgré des efforts que je jugeais intéressants en termes de lutte contre les diffamations, fake news et autres hoax, à écouter les penseurs et réflexions autour de cette tentative de faire refluer cette industrie des rumeurs, je trouve que de sérieuses lacunes existent au point de compromettre toute amélioration.

 

Je voudrai ici détailler certaines de ces lacunes. Et, pour une fois, je vais essayer de le faire vite et sans jargonner.

 

 

1-La création de l'information

 

Si Pierre Bourdieu, Ruffin, Aubenas ont écrit sur l'information pour en critiquer le concept de création de l'information, ce n'était pas pour avoir des références ou se loger sur un marché de niche, mais bien parce qu'il y a matière à prendre dans leurs analyses. Hélas, elles sont totalement écartés du champ de l'analyse visant à expliquer et lutter contre l'apparition et la diffusion des Hoax. Or justement, ces auteurs montrent en quoi il n'y a peu ni ne peut y avoir d'information juste, qui consisterait par exemple en l'évocation et un compte rendu objectif de faits par des journalistes. Niet, si on en reste à croire en cette possibilité, comme c'est le cas de nombreux analystes, alors la lutte est perdue avant d'être commencée.

 

Les journalistes, lorsqu'ils viennent sur le terrain, s'inscrivent dans une chaîne de création de l'information. Ce processus commence, déjà, dans le choix des sujets – et partant dans la construction des récits justifiant la centration sur certains sujets plutôt que sur d'autres. Ensuite, les faits doivent être rendus intelligibles (le problème est important, puisqu'il s'agit de l'habilité à mettre par écrit ou en son ou en vidéo l'analyse et leur retranscription de faits – c'est un processus artistique et esthétique difficile – essayez de décrire le plus justement ce que vous ressentez en lisant ces lignes, de façon à ce que ce soit compréhensible pour un large public, on verra si vous trouvez ça facile...) et d'autre part, les rédactions veillent à ce que le public adhère à leur média.

 

Ensuite les médias sont eux aussi un entre-soi et, soit dit en passant, sans vouloir non plus les excuser, on ne voit pas bien pourquoi cette institution échapperait plus qu'une autre à un entre soi. Ce qui gène, c'est que les médias les plus puissants sont dirigés par un entre soi socialement restreint et proche des centres de pouvoir, et surtout du pouvoir économique.

 

Passant à travers tout ces filtres, la luttes d'employés CGT pour le maintient de leur emploi (certainement dans de mauvaises conditions) peut-elle donner autre chose, en guise de reportage pour un média à grande audience qu'un mouvement de colère par des énervés qui refusent le dialogue ? Oui, mais pas de ce monde-ci.

 

Il n'y a pas d'information juste dans les médias, et les journalistes ne sont pas tant des personnes susceptibles de bien trouver la bonne information que de la raconter de façon à ce que les récepteurs soient intéressés et touchés par ce qui est dit.

 

 

2-Les rumeurs comme parties prenantes de l'information : la tradition des hoax

 

… et il n'en n'a jamais été autrement. Sommes toutes, lisons les journaux grand publics du début du Xxème siècle. Et bien la plupart des informations que l'on trouve dans la presse de droite de l'époque par exemple, n'ont rien à envier aux Hoax véhiculés par internet actuellement. Oui, les attaques de rumeurs, les attaques morales ont toujours été un des registres parmi les discours des médias. Et les rumeurs concernant les politiques n'ont pas attendue internet pour se diffuser.

 

On peut même dire que la propagande est indiquée comme étant de la propagande, dans une très large mesure, dès lors qu'elle est envisagée par des personnes situées hors du système de réception de cette propagande. Or de l'allemagne nazie et de son époque, la propagande était/est jugée comme telle parce que l'on sait que c'est de la propagande. Mais pour les allemands de l'époque et les extrêmes droites d'Europe, il s'agissait d'une information juste. Et c'est seulement lorsque trop d'informations étaient discordantes avec la version officielle des faits que le peuple allemand s'est tourné vers la radio suisse ou vers la BBC.

 

Un exemple d'un autre type est l'agression dont avait été victime dans le RER une femme, soi disant par des maghrébins qui lui aurait taillé des croix-gammés sur le corps. Reprises par tous les médias, par Jean-Paul Huchon à l'époque président de la région ile-de-france, on s'était aperçu bien tard du canular. En attendant, cette agression avait tenu lieu de vérité et même d'orientation de la politique vers un glissement, disons-le, xénophobe.

 

Quoiqu'il les grands reportages, la dimension épique du journalisme dans laquelle s'inscrit encore Aubenas par exemple n'est qu'une exception, et leur impacte actuel me paraît bien moindre que l'explication des faits divers par la dépêche pour ne citer que cette feuille de choux périmée.

 

En conclusion, il ne faut pas concevoir les fake news comme une création de mauvaise information mais bien comme une version, une modalité d'information.

 

 

3-L'information : un outil de lutte

 

De fait, l'information n'est jamais neutre. L'information est toujours porteuse de soubassements éthiques et moraux, politiques et philosophiques. Même les magazines pour midinettes témoignent d'un fond éthique et philosophique, et le nier témoigne aussi d'un positionnement éthique et moral. Au fond même, qu'est-ce qui différencie la marre au canards du canard enchaîné des ragots de stars, d'un point de vue rédactionnel ? Ce qui les différencie, c'est le point de vue éthique, parfois les procédés méthodologiques dans la rédaction de ces deux exercices n'est même pas différente...

 

Il n'y a pas d'information juste, nous l'avons dit, il n'y a pas non-plus d'information neutre. L'information est toujours une façon de montrer et démontrer un point de vue. Et ce point de vue est toujours complexe – du moins dans les grands médias. Par exemple, l'homme de gauche que je suis témoigne que les pages justices du figaro valent bien mieux que les analyses de la PQR pourtant réalisées par des journalistes locaux.

 

L'angle sous lequel est regardé un événement en vue de le traduire pour faire entrer cet événement dans la chaîne d'information est porteur d'un enjeu. L'objet est de soutenir un angle de vue, de montrer – et éventuellement démontrer. Derrière, se cache un enjeu de pouvoir – d'ailleurs ne dit-on pas que les médias sont le 4ème pouvoir derrière l’exécutif, la justice et le législatif ?

 

Alors avec la modification des réseaux de communication, c'est-à-dire avec les nouvelles modalités d'expression, ne pouvaient-on pas s'attendre à ce que ce pouvoir soit remis en cause ?

 

 

4-Les changements dans la chaîne de création de l'information : internet et politisation des directions des journaux

 

De fait, je l'ai exprimé à de nombreuses reprises dans ce blog, l'évolution récente et drastique des réseaux de communications et des possibilités qu'elles offrent pour émettre des avis en public ne pouvait se faire sans modifier l'ensemble de la composante des savoirs et des modalités d'acquisition des connaissances.

 

Partant, les médias qui composent l'information et dont découlent la majorité des processus d'objectivation des représentations sociales (cf. les travaux de Serge Moscovici en psychologie sociale), se sont vus contester dans leur rôle d'une nouvelle façon – n'oublions pas que les journalistes n'étaient pas forcément bien vus avant l'apparition d'internet – c'est presque un lieu commun de le mentionner. Mais avec l'internet, en plus de les contester dans leur rôle, il s'est vu aussi la possibilité de les contester dans la réalisation de leur rôle. Je ne sais exactement ce à quoi s'attendaient par exemple les rédactions lorsqu'elles se sont prises à diffuser des articles sur le web et à en proposer des commentaires libres des lecteurs. En revanche, si ces même sites ont été proposés de façon croissante contre paiement, c'est justement parce que ces commentaires, violents, xénophobes, insultants envers les journalistes, etc. pour beaucoup, faisaient augmenter le nombre de plaintes pour incitation à la haine.

 

Et puis enfin la crise des médias vient aussi de l'abandon, à la fin des années 1990 et dans les années 2000, du grand reportage par les médias et journaux de masse. Ces grands reportages sont désormais laissés à une presse spécialisée et relativement peu regardée, en majorité indépendante (le un, XXI, le monde diplomatique, etc. pour les indépendants ; arte et LCP pour les chaînes d'état).

 

Au contraire, les journaux (le Figaro, Le Monde, Libération) et les magazines (le nouvel obs, le point, etc.) ont laissé ces grands reportages pour s'orienter ouvertement (cf. Nicolas Demorand en 2011-2012 affirmant que le journal libération dont il était à la tête de la rédaction, allait soutenir la campagne de Hollande – on notera non sans rire, depuis son échec total à la tête de ce média et son retour sur france inter, ses saillies ridicules sur la liberté de la presse et l'indépendance des médias – mais il peut être aussi revenu sur ses anciennes pratiques...) vers de la presse d'opinion et de soutien ou lutte contre des idées politiques. Je dis bien politiques non pas au sens 'd'idéologiques' puisque le libéralisme économique et la déréglementation du marché du travail, c'est-à-dire la pression exercée sur les travailleurs – donc de facto le soutien aux propriétaires des moyens de production – est leur credo commun. Mais il s'agit de soutien à des lignes politiques, dont la difficulté à dresser entre elles des différences est tellement ardue, que les hommes politiques s'y perdent en premier (cf. sur france inter les interview ridicules de la n°2 de Copé pour essayer de montrer en quoi sa ligne politique est singulière – et différente de celle du FN...)

 

Il est dès lors difficile pour la presse de masse de s'affirmer ne pas être délié d'un système idéologique attenant à une ligne politique principale excluant entièrement l'expression des autres lignes ou des autres idéologies, puisqu'elles s'affirment avec vigueur prendre parti. La confiance en ses dires, c'est-à-dire le processus nécessaire à l'appropriation de nouvelles connaissances, est rompue. Les médias ont participé de ce fait à livrer aux sites de désinformation des publics avides de lutter contre la presse.

 

 

5-La volonté de croire

 

Car il ne faut pas non plus oublier que l'attrait des publics vers les sites de fake news tient aussi à l'envie de dénigrer un certain establishement. Ceux qui s'en tirent le mieux, sont ceux qui au sein de cet establishement favorisent l'apparition fake news (Trump, Poutine, Le Pen, etc.) en soutenant notamment des fausses informations malgré leur vérification.

 

La faiblesses des médias en revanche ne peut-être tenue pour responsable de l'effondrement moral que nous traversons, cet effondrement des valeurs humanistes et de la volonté universelle d'étendre le bien-être de l'humain à l'ensemble des sociétés humaines, et des environnements dans lesquelles elles évoluent.

 

A ce titre, la gauche porte en elle une grande part de responsabilité. Ces valeurs humanistes sont passées après des luttes de ligne politiques. Mais elles ont aussi été purement abandonnées au profit d'une certaine condescendance qui feraient parfois passer le christianisme pour un mouvement intellectuel acceptable...

 

La gauche a crue que ses arguments suffiraient. C'est ce que l'on nomme de la suffisance. Mais dans une société de la désindividualisation, une désindividualisation poussée à ce point que l'inscription dans le lien social passe par une inscription littérale du social sur et dans le corps (hyper-musculation, tatouage, port du voile, changement de sexe, etc.) [le fameux « intus et in cute » de St-Augustin étant alors à prendre au sens propre...], elle a loupé le tournant majeur qui consite à ce que la force ne vient plus de l'argumentation (si ce là à jamais été le cas par ailleurs ; si je n'ai guère d'illusions, je n'ai pas les moyens d'étayer ce point...) mais de l'écoute.

 

Passé le mouvement scientifique ayant poussé à son paroxysme l'étude de la fonction de vérité dans la société moderne, les idéologues et ceux qui devraient être les praticiens de l'humanisme, ont oublié d'en tirer des conclusion en termes éthiques. Et selon moi, ces conclusions sont que les vainqueurs de la lutte sont ceux qui disposent d'une écoute suffisante et de moyens pour créer de la narration dans laquelle peuvent s'inscrire les individus, afin de se créer un récit identitaire faisant foi.

 

Or cette volonté de s'inscrire dans un discours, dans un récit, a été capté de façon exemplaire par exemple, par les mouvements identitaires d'extrême droite et religieux, qui disposaient justement de ce dispositif d'écoute et d'inscription. C'est ainsi que se développent les mouvements religieux radicaux.