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La post-vérité

Publié le par Scapildalou

1-La fonction de vérité

J'entends beaucoup parler de notre entrée dans l'ère de la post-vérité – avec son lot de fake news, de rumeurs, etc. Adhérer à cette analyse, c'est oublier un peu vite de se poser et de questionner la façon dont un savoir se construit.

Les grands analystes de la post-vérité tendent pour beaucoup à se positionner dans un courant de pensée, auquel beaucoup d'entre nous adhèrent sans même le savoir, considérant qu'il existe une vérité vraie, constituée d'on ne sait quoi qui seraient intangibles.

Quand j'étais enfant, on apprenait que les crises de foi n'existaient pas. Plus tard, on apprenait qu'il y avait deux types de sucres, les sucres lent et les sucres rapides. Il y a peu, on apprenait que cette distinction était désuète et de peux de pertinence, pour ne pas dire fausse. Il n'y aurait plus que des sucres rapides.

Chacun peut faire l'expérience de la non-tangibilité de la vérité. Discutez avec des proches de souvenirs communs, et vous verrez qu'à propos de vos vacances, les souvenirs vont diverger. Vous allez vous souvenir de paroles de chansons puis en les réécoutant, vous allez vous rendre compte que vous vous trompiez. Des historiens vont débattre d'un événement sans pouvoir, avec les meilleurs preuves du monde, tomber d'accord. Etc.

Le meilleur exemple est 1984 de George Orwell qui étudie à fond les processus de construction de la réalité, de façon à ce qui est dit vrai, devienne vérité.

Il n'y a pas à proprement parler de vérité ; il vaut mieux parler de fonction de vérité, comme une instance sociale. Est vrai ce qui est déclaré ou pour tenu tel que.

 

 

2-Là d'où est sortie la vérité.

A regarder de près, on peut se rendre compte que la vérité à toujours été établie, que les traces de ce qui doit être tenue pour vrai (vous l'avez compris, il faut faire attention à ne pas confondre vrai et vérité), les processus sociaux de construction de la réalité sociale (attention à ne pas confondre vrai, vérité et réalité) effleurent à chaque traces laissées par les processus d'inscription du pouvoir dans le monde.

Par sa méthode, Descartes se demandait déjà ce dont on ne pouvait douter. Ce doute méthodologique peut toujours servir de base à ce qui compose la réflexivité, si on mets le doute face à une contradiction ou si on le confronte à une certitude lui révélant là où on croyait voir du lisse, des anomalies. Hegel, dans sa phénoménologie de l'esprit détaille le royaume natal de la vérité.

Wittgenstein révèle à travers sa méthode, parfois non dénuée de rapprochement avec celle de Descartes par ailleurs, montre l'importance du jeu de langage, c'est-à-dire (Wittgenstein ne s'est pas soucié de de conceptualisé, ce qui aurait été au final aller contre sa pensée – du premier, deuxième ou troisième Wittgenstein qu'il ne faudrait pas non plus trop dissocier !) une façon de mettre en œuvre une expression, un usage de mots, correspondant à un ensemble permettant au destinataire de comprendre un message. A bien y regarder, ce que l'on dit est strictement incompréhensible à moins d'avoir accès au code et à ses modalités de mise en œuvre. Prenez cette phrase :

A bien y regarder, ce que l'on dit est strictement incompréhensible à moins d'avoir accès au code et à ses modalités de mise en œuvre

Qu'est-ce que regarder ici ? Impossible de bien le détailler, mais tout le monde comprend. Ce que l'on dit : mais qui est on ? Pourtant, à lire l'expression, vous avez bien compris. Au final, les mots ne souffrent pas de définition précise, sinon par d'autres mot dont les définitions reposent souvent sur les premiers. Bref, rien n'est fixe dans notre monde, rien n'est saisissable.

Après Wittgenstein, des penseurs comme Simondon, Foucault, Feyeraband, Deleuse, etc. ont mis à mal l'idée d'une vérité fixe et intangible.

 

3-Ce qui tient de la vérité : le vrai

Pourtant, il y a bien des choses que l'on considère, moi le premier, comme vrai. Même à considérer comme je le fais que rien n'est tangible, je me comporte au quotidien comme si je ne faisais rien de cela, voire même, à dire que rien n'est vrai tout le temps et toujours, ne mettrai-je pas en œuvre quelque chose de l'ordre d'une assertion soutenant une vérité ?

Le fait est que les bases d'éléments communs sont nécessaires, l'analyse d'éléments nous déterminants tous en tant qu'entités (singulières ou collectives) – ce que l'on nomme la contingence – afin au moins de nous fournir des repères et de nous inscrire ans un monde. Le fait est que l'homme ne possède, contrairement à l'animal, aucun instinct, aucun élément déterminé par la nature (ou bien en quantité tellement réduite qu'elles en sont négligeables). Afin d'assurer sa vie (et non sa survie, mot mal chois pour désigné au fond ce qui est de l'ordre de la sous-vie, en vrai mieux vaudrait dire le tout-juste-vivable) c'est-à-dire d'être au monde des humains et être accepté comme tel, un minimum de signes commun doivent être partagés. C'est un processus dit de catégorisation : fonder des objets, et leur donner une définition (les conceptualiser).

Faire du vrai tient donc de plusieurs éléments :

-la façon dont on intègre la communauté humaine : c'est un processus identitaire

-c'est une révélation à double face du pouvoir : le pouvoir d'intégrer à la communauté des hommes, et le pouvoir de fixer des signes

 

4-L'effondrement de la connaissance

Tout ceci considéré, on comprend comment la place aux nouvelles théories négationnistes et complotistes trouvent leur place dans la société moderne. Mais le travail d'analyse précédent ne vise pas à les légitimer, loin de là.

Dire que la terre n'est pas ronde est aussi exacte que de dire que la terre est ronde. Des travaux récents ont révélé que la terre est plate aux niveaux des pôles, en forme de patate du fait de la tectonique des plaques, etc. Mais on retient globalement que la terre est ronde comme une bille, c'est plus simple et ça correspond mieux à ce qu'on voit sur les photos des cosmonautes.

En revanche dire qu'elle est plate n'est plus un signe d'ignorance comme c'était le cas au cours du haut moyen-âge, mais un refus de la connaissance scientifique.

Il ne faut donc pas voire dans la fachosphère, son développement et les nouvelles conceptions complotistes de la réalité l'émergence d'une post-vérité arrivée ex-nihilo, mais bien des expressions d'un jeu de pouvoir et de la contestation d'un ordre social.

Ce qui est visé en premier lieu, c'est la science telle qu'elle est réalisée depuis la fin des années 1990. Ces théories s'inscrivent dans un ensemble complotiste, visant à promouvoir une conception nouvelle du monde, de développer un système de croyance dont l'intégration (le fait d'y croire) place le croyant à une nouvelle place sociale, celle du faiseur de vérité. Le croyant est en situation d'exercice du pouvoir. Il y a quelque chose du pervers, que l'on retrouve aussi dans l'expression des révélation de preuves de liens (par exemple des preuves du complot de la NASA, etc.) entre des éléments divers.

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