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Une théorie de la pensée et du langage

Publié le par Scapildalou

[les figures sont en cours de réalisation]

Je me fends souvent de cette conclusion amère, auprès des étudiants auxquels je fais cours notamment, mais aussi au sujet de certain collègues ou confrères avec lesquels je viens à travailler : « les conclusions exprimées par cette personne sont signe d'une absence de théorie du langage et de la pensée ».

 

Alors pour une fois, je vais détailler en un seul article ce que j'entends, ce à quoi je me réfère lorsque j'évoque « une théorie du langage et de la pensée ».

 

 

1-Le mot

 

1.1-Le mot sans définition

 

Comme point d'entrée pour détailler les fondements théoriques de ce que sont pensée et langage, je prendrai la question du mot (déjà évoqué dans un article de ce blog : cf. la définition).

 

Je citerai le retour cinglant d'une étudiante suite à un de mes cours : « je n'ai pas aimé dans votre cours de faire souvent de l'histoire des mots ».

L'histoire des mots, est ce que l'on nomme « l'étymologie ». L'étymologie n'est pas une discipline dont la fin est d'étudier le lignage d'un mot pour la beauté du geste mais bien de comprendre ce que l'on veut dire lorsque l'on dit.

 

En effet être questionné par un sujet, réaliser une investigation ou répondre à une question nécessite de bien saisir les fondements des mots auxquels nous sommes confrontés. Ce processus de clarification des termes est évident lors d'une opération de recherche mais il est aussi on ne peut plus courant dans la vie quotidienne et certainement, l'étudiante qui me reprochait de trop appuyer sur les aspects étymologiques, demande-t-elle à son petit ami ce qu'il entend par « sortir avec des amis » alors qu'il refusait de l'emmener au cinéma. Nous passons notre vie à clarifier les mots car les mots n'ont pas de définition fixe – et à nous rappeler l'histoire qui a conduit à leur clarification. « tu disais ce soir je sors pas quand je voulais qu'on aille au cinéma, et là tu sors ?

-J'ai pas dits 'ce soir je sors pas', j'ai dit 'ce soir je m'enferme pas dans une salle c'est tout...

-et aller dans un bar avec des amis, ce n'est pas s'enfermer

Etc. »

Et qu'on ne crois pas que je suis ici schématique !

 

Wittgenstein disait « Nous sommes incapable de circonscrire clairement les concepts que nous utilisons ; non parce que nous ne connaissons pas leur vraie définition, mais parce qu'ils n'ont pas de vraie « définition ». Supposer qu'il y en a nécessairement serait comme supposer que, à chaque fois que des enfants jouent avec un ballon, ils jouent en respectant des règles strictes. » (Cahier Bleu, p.68)

 

Et quiconque voit des enfant jouer au ballon, les voit inventer de nouvelles règles, les transgresser, et respecter d'autres qui sont largement plus implicites – tout cela sans parler du rôle du contexte qui les pousse à respecter certaines règles implicites !

 

Ainsi, le recours à l'étymologie permet de comprendre ce qui a conduit à un moment donné à privilégier une façon d'employer un mot plutôt qu'une autre (on parle de l'usage d'un mot). C'est une autre façon de dire « voilà ce que je veux dire, lorsque je vous parle de... » - en somme, une façon de créer du sens en commun. Le parleur saura que l'usage d'un mot peut vite devenir ambigu (surtout dans ma discipline, la psychologie) ; il convient alors de cerner le ce que Wittgenstein appelait « le Halo que le mot porte avec lui » (Recherches Philosophiques, p.85) pour qualifier la définition entendue, mais aussi les règles d'usages, et effets contextuels de l'emploi d'un mot.

 

Bref, lorsque l'on évince le fait qu'un mot n'est pas une définition, que reste-t-il ? Comment alors envisager le concept de mot ? Je veut dire, au point de vue matériel, qu'est-ce qu'un mot ?

 

 

1.2-Le mot comme scansion de la pensée

 

Prenons la figure ci dessous. Que les amateurs d'art m'excusent mais, prenons ce tableau en tant que tel, comme une valeur de mot en quelque sorte (je veut dire, extrayons-le de l'histoire de l'art). Au point de vue signification, en termes de langage et de symbolique langagière, ce tableau ne veut strictement rien dire. Il correspond en quelque sorte à ce que certains nomment le réel, c'est à dire un ensemble dans lequel il est en quelque sorte difficile de distinguer quoique ce soit.

 

 

Fig.1

 

 

Soit.

Maintenant, je vais extraire de façon arbitraire une partie de ce tableau. Et je vais reproduire cette partie arbitraire et la coller, mettons, sur des objets qui ont pour moi une valeur sentimentale. A chaque fois que vous verrez collée cette partie d'image, vous saurez alors que ce qu'il y a en dessous a une valeur sentimentale pour moi.

 

Fig.2

 

Nous venons de produire un signe, et ce qui va avec, c'est-à-dire un halo pour reprendre les termes de Wittgenstein – un halo de choses qui vont avec (qui permet de dire à la vue de ce signe « ça, c'est quelque chose de valeur pour quelqu'un » avec ce que valeur va prendre ici comme sens, etc.)

C'est grosso modo une façon de poser une étiquette, au sens littéral d'ailleurs, sur un concept. Car sans étiquette, le concept ne peut être concret (peut-on évoquer un concept qui ne repose sur aucun mot, c'est à dire un concept dont on ne peut parler?)

Il en va de même pour les mots, pour leur invention ou leur clarification au quotidien.

 

Nous avons donc le schéma de fonctionnement suivant

 

1-apparition d'un processus social de rapport à l'autre (j'en viens à vouloir montrer ce qui a de la valeur sentimentale pour moi)

2-discrimination dans un ensemble appartenant au réel

3-usage d'une partie du réel comme signifiant communément accepté

 

Bref, un mot peut se définir comme une scansion du réel (c'est-à-dire un découpage sur une surface). Sauf qu'à l'origine, les mots n'ont pas été extrait de surfaces peintes. Les mots sont extraits d'un autre type de surface : il s'agit des sons.

 

Je peut produire avec ma bouche un nombre de sons incroyables. Certaines langues emploient des clics, d'autres usent de sifflements, de cris, « d'aboiements ». En général, sous la pression à l'uniformité, ces sonorités tendent à disparaître. Nos langues utilisent surtout des phonèmes, des sons assez plats finalement. Un mot est d'abord une scansion du réel réaliser sur un tableau constitué par un ensemble de possibilités sonores.

 

Un exemple très concret de cette conception du mot comme scansion sur une surface sonore réside dans le vécu de toute personne qui se rend à l'étranger, dans un pays ou une région où l'on parle une langue inconnue au voyageur. Tout d'abord, la langue étrangère parlée au quotidien va ressembler à une sorte de borborygme continue. Le voyageur entend des sons lorsqu'il entend une conversation, et il se trouve dans l'incapacité de saisir quoique ce soit, pas même une prise qui donnerait du sens sur le contenue de cette conversation. Puis, avec un peu de temps et d'apprentissage, le voyageur va saisir un mot par-ci ou par-là. Au fur et à mesure, pour peut qu'il en ait le temps et les capacités, pour peu qu'il obtienne aussi des indications, le voyageur va être à même de saisir des pans entiers de ce qui est dit.

 

Alors qu'au début il n'entendait que des sons, il devient capable dans ces suites de sons de discriminer des mots, des expressions, et de leur conférer un sens, ainsi que de comprendre le sens conféré par les locuteurs.

 

Autre exemple, de même nature, j'avais rencontré au cours de mes études des étudiants africains qui ne maniaient pas du tout le français. Nous échangions en anglais. Je les rencontrais un jour dans la rue : ils étaient pris au dépourvu par un jour férié et n'avaient pas de quoi manger. Je les croisais alors qu'ils revenaient avec du pain qu'ils venaient d'acheter à une boulangerie à laquelle je me rendait moi-même.

 

Ils aimaient le pain, avec une baguette ils faisaient un repas. « Comment est-ce que ça s'appelle ça ? C'est très bon ! » me demandèrent-ils en anglais en me parlant de la baguette qu'ils avaient dans la main.

-c'est du pain, leur dis-je en français

-cédupain répétèrent-ils. « this is, cédupain »

je rigolais

-no, this is « pain » !

 

En répondant rapidement, je ne leur avait pas permis de discriminer tous les sons d'une langue qu'ils ne maniaient pas et d'une expression, ils avaient fait un mot.

 

Je leur avais répondu une phrase (« c'est du pain ») car je voulais leur transmettre une modalité d'usage du terme pain, une modalité de maniement de la grammaire. L'utilisation d'un mot ne réside pas tant dans sa définition que dans ses règles d'usage. Ceux qui souhaitent employer le terme « nonobstant » en savent quelque chose...

 

2-Conséquence de la scansion : morceaux de mots

 

2.1-le mot : un morceau

La scansion d'un mot d'une surface où s'exprime le réel n'est pas sans conséquences. On le voit à travers l'exemple de la figure ci-dessus. Des lignes, des couleurs, etc. sont coupés du motif d'origine. Il y a un trou dans le motif d'origine qui, littéralement, le défigure.

 

Lorsque l'on coupe un morceau du réel, pour le placer dans un ensemble de motifs coupés par ailleurs, lorsque l'on créé un mot, on le place dans un lexique en fonction des mots existants. En d'autres termes, on créé un mot en fonction des mots déjà existants, mais cette création va aussi avoir un impacte sur ces mots existants, et va affecter les mots futurs. On modifie un lexique en créant un mot de la même façon que l'arrivée d'un enfant dans une famille modifie les relations familiales, pour produire une « image ».

 

Lorsque l'on produit un mot, on ne pense plus pareil après. Les systèmes de pensée sont donc tributaires des mots et des halos qui vont avec ces mots.

 

C'est pour cette raison que des mots, expressions ou concepts de langues étrangère ne sont pas traduisibles stricto-sensu. Mais nous y reviendrons plus tard.

 

 

2.2-Parler, c'est assembler des morceaux

 

Les mots sont donc

1-des scansions du réel

2-dont les règles d'usage sont aussi sinon plus important que la définition

 

Il est en ce cas temps de voir un peu plus en détail ce qu'est une règle d'usage.

 

Parler, c'est assembler des mots les uns aux autres en fonction de règles. Mais ces règles sont rarement définies – sauf, évidemment, dans les livres de théorie (Bescherelle, etc.) que l'humain n'a pas attendu pour apprendre à parler.

 

Parler, au quotidien, c'est assembler des mots en fonction de possibilités d'assemblages, un peu comme si lorsque nous parlions, nous cherchions à dresser « une image » à partir de pièces de puzzle que nous aurions dans une besace. Il n'y aurait assez peu de pièces 'nécessairement connexes' à d'autres, c'est-à-dire qu'il y a peut de mot que je ne puisse employer sans devoir en utiliser de suite un autre déterminé à l'avance. En ce cas même, ces mots, au moins en français, sont assemblés par le biais d'un tiret (par exemple sauf-conduit).

 

Toutes ces pièces de puzzle ont donc des possibilités d'assemblages en fonction de leur forme, couleur, etc. L'usage d'un mot porte une contingence dans son emploi. C'est ce que l'on nomme la grammaire.

 

 

2.3-Des mots et des images

 

Nous avons tous des pièces dans nos besaces et, globalement, ce qui est contenu dans ma besace n'est par bien différent de ce qu'il y a dans la besace du voisin. Le vocabulaire, le lexique disponible, varie assez peu d'une personne à l'autre ; et les règles de grammaire ainsi que les règles implicites de leur transgression sont globalement partagées. Si ce n'était pas le cas, parler serait une gageure.

 

Mais les images que nous réalisons par le biais des pièces de puzzle que sont les mots ne sont pas non plus en nombre indéfinies. Pour le dire autrement, dans une journée, voire dans une semaine, et même au final dans une vie, l'éventail des sujets de conversation que nous abordons est globalement peu étendu.

 

Au final, les images que nous créons sont attendues, et elles sont sujets à des règles de construction très figées.

 

Ces images, les règles de composition mais surtout ce qui est attendu comme contenue, est ce que l'on nomme le discours. Il s'agit d'un ensemble de codes, d'agencements attendus, de possibilités de transgression mais surtout de comparaison, de façon à saisir la singularité dans le commun. Si nous employions tous les mêmes mots, les mêmes phrases, c'est que nous serions des robots. Parler n'est pas suivre une ligne de code dans un programme, c'est faire du singulier. Il en va de même pour les peintres qui se comparent en réalisant des natures mortes.

 

Les décors des puzzles que l'on réalise au cours de nos conversation constituent des traces de l'idéologie et des préoccupations d'une société à un moment donné de son histoire, un moment contingenté par ce qui s'est passé avant, mais aussi par ce qui va se passer après. Le futur pèse parfois plus sur le présent que le passé. Ulysse et Pénélope sont contingentés par leur rencontre future, et non par leur séparation au final. Si le futur n'agissait pas, nous ne ferions jamais de stratégies.

 

Ce serait vivre dans le passé, dans les regrets.

 

 

 

3-Conclusion avant d'aller plus loin

 

Nous avons vu pour l'instant

1-qu'un mot est une scansion du réel

2-qu'un mot n'est jamais quelque chose de fixe : il s'inscrit dans une histoire

3-il n'est pas porteur de son identité en lui-même : il s'accompagne d'un halo

4-il ne prend sens qu'en fonction d'autres mots

5-il est astreint à des règles d'usage et d'emploi sans lesquels son emploi n'est rien d'autre qu'un cheveux sur la soupe

6-son devenir est de se perdre dans la construction d'images.

 

 

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