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L'inscription (2) La marque de l'Homme

Publié le par Scapildalou

Autant que l'on sache, il semblerait que le corps a toujours été marqué. Nous l'avons dit dans la première partie de ce texte, chaque homme s'inscrit dans un discours qui fait loi, et cette inscription se traduit par des marqueurs sensibles : à entendre le langage d'une personne on peut se douter de son origine, à voir ses vêtements aussi, de même que sa façon de se tenir dans l'espace, etc.

 

 

1-la marque de l'homme

 

L'essentiel de ces marqueurs ne sont pas nécessairement réfléchis : on dit qu'ils sont intériorisé, même si cette intériorisation passe par l'incorporation d'injonctions : « tiens-toi bien à table », « ne parles pas à cette personne », « montres que t'es un homme ! » etc.

 

A cette dernière injonction, « montrer que l'on est un homme », il y a plusieurs sens. Il s'agit de l'énigme posée par la sphinx à Œdipe : qu'est-ce que l'homme ? A cette question plusieurs modalités de réponse. Est un homme

1-un animal catégorisé comme tel – un homme est catégorisable sur l'échelle phylogénétique comme un certain type d'animal. Toutefois cette définition n'est pas suffisante, car les limites entre espèces sont extrêmement difficiles à cerner : elles n'existent pas, elles sont le fait du jugement de l'homme

2-est un homme un animal accepté comme tel – c'est toute la question de la rencontre de l'Autre, d'un autrui, telle que posée par exemple dans le film « la conférence de Valladolid ». Suite à la découverte des Amériques par les occidentaux, ces derniers en sont venus à se demander : les personnes qui y habitaient (tranquillement) avant que nous y arrivions, sont-elle effectivement des Hommes ? Sont-elles d'une autre espèce ?

3-est un homme celui (ou celle) accepté comme faisant loi – dès lors que les amérindiens pour reprendre l'exemple précédent ont été acceptés par les oppresseurs comme faisant parti du genre hommo, ils ont donc été inclus dans tout un système de lois. L'homme est en ce sens un animal politique : il est celui qui se positionne par rapport à la loi des hommes. Mais qui fait la loi ? Comment se fait-elle ? A travers quels rapports de force se construit-elle ?

4-est un homme le masculin – le rapport de force peut poser la question de la virilité.

 

Ces quatre niveaux évoqués ici (l'homme comme espèce, l'homme comme civilisation, l'homme comme agent de la loi, l'homme comme virilité) portent chacun un niveau de marque. De même que l'homme de la bible chassé du paradis porte une marque sur le front, l'homme entré dans la culture porte une marque d'hominisation : des stigmates qui vont être signe de son intégration du monde des humains.

 

 

2-L'apposition de la marque

 

Chaque marque, signe d'intégration d'un de ces niveaux, sera en principe l'objet de rituels, ou, même s'ils ne portent pas ce nom, d’événements, de moments précis. L'apposition du nom des parents sur l'enfant à la mairie, l'apposition d'un handicap chez le nouveau né, les rituels de passage à l'âge adulte, le fait d'avoir à son tour un enfant, etc.

 

Le fait d'avoir le permis de conduire, le premier rapport sexuel, la première cigarette, le fait de se tatouer, de refuser de porter les couleurs de son équipe de foot, etc. Autant de jeu avec des marques d'appartenance et d'entrée dans l'ère de la communauté humaine propre à nos sociétés actuelles.

 

De tout tempes et en toute société, l'apposition de la marque (l'apposition d'une marque) est toujours un moment repère de la position de l'humain par rapport aux autres humains.

Ce moment est un moment de signification (voir l'article de ce blog : le sens et la signification )

Pour rappel, la signification n'est pas simplement établir un lien entre deux éléments (A prenant sens dans B), la signification en tant que processus est ce qui fait le lien entre A et B.

 

 

De même, l'importance dans le fait d'apposer une marque réside en ce qui légitimise l'apposition de cette marque et ceux qui sont ensuite à même de la reconnaître et le sens qu'ils posent 1-à la marque et 2-à leur façon de reconnaître la marque. Par exemple, je peux reconnaître un supporter du PSG à son écharpe, mais ça ne fait rien, au fond. Par contre, si j'étais supporter du PSG ou de l'OM, l'importance que j'y attacherait ne serait pas des moindres.

 

L'apposition de la marque est donc l'apposition d'un sens.

 

 

3-Se marquer, se démarquer

 

C'est bien la question du sens qui est sous-jacente à celle de la marque. Pourquoi donc l'émergence et la diffusion de marques : le port du voile, l'émergence du tatouage, la sculpture des corps à travers la musculation, etc ?

 

Il s'agit bien de quête de sens, de sens historique et de sens personnel, les deux sont entre-mêlés. Or la société du tout se vaut à besoin de détruire les signes du passé pour que le futur (assimilé au « progrès ») génère des profits. L'obsolescence n'est pas seulement pour les frigos ou les télés, il est aussi l'obsolescence des anciens rites et marques. Dur de se reconnaître dans les temps passés qui ont fait de nous ce que nous sommes, lorsque tout devient ringard en quelques mois.

 

Nous nous trouvons donc dans une situation très particulière puisque au lieu de conférer un sens à 'A' en trouvant un 'B' avec lequel le lier, nous faisons l'inverse : nous essayons de trouver un 'A' alors que nous n'avons que le 'B'. Nous sommes en quête d’antécédents.

 

Dans le film « memento », un homme qui n'a plus de mémoire se tatoue sur le corps des éléments de son vécu pour avancer dans une quête qu'il ne maîtrise plus. Et à certain moment, sachant qu'il va oublier, il décide de transformer sa future mémoire en des éléments de souvenir positifs, et de transformer des trahisons en ce qu'il se souviendra être des actes d'amour.

 

La mémoire, la mémorisation est un acte de symbolisation : à travers les façons dont on se remémore et avec ce que nous faisons de notre mémoire, nous nous lions avec l'histoire. Nous produisons du sens.

 

La façon de se marquer est donc une façon de provoquer de la mémoire (voir les articles : la mémoire comme provocation 1 et 2 ). La marque que l'on appose est une façon de montrer « d'où l'on vient », et « de ce que l'on est fait ». Apposer une marque est aussi, en ce cas, une façon de rejeter des appartenances.

 

Par exemple le fait de se muscler outre mesure, est une façon de montrer la maîtrise, de montrer l'appartenance à une force (entendre « une représentation de ce qu'est la force »). Mais au fond, pourquoi la montrer ? La monstration n'a-t-elle pas pour objet de s'assurer que l'on possède ce dont au fond on doute posséder ?

 

 

4-Désymbolisation

 

Nos sociétés traversent des époque de désymbolisation, de déliaison. Et le capitalisme n'est pas étranger à ça, même si se limiter à l'explication de la domination par le capitalisme en une époque où cette domination est exacerbée par le libéralisme ne suffit pas.

 

L'homme a toujours été marqué disions-nous en introduction. On retrouve des traces de pigments de peintures à des époques très lointaines en des lieux où il n'y a pas de grottes et de peintures pariétales. Que peignaient les hommes d'alors, sinon leur corps ?

 

Désormais les idéologies collectives et durables tendent à être abattues par le consumérisme notamment. Les discours ne viennent plus transpercer sans effectivement apporter des marques sur le corps.

 

Tatouages, port du voile, etc. sont donc des façons de s'inscrire dans des sociétés destructurées, en adhérant à un lien. Car adhérer au lien est nécessaire, il ne faut pas oublier que sans être avec les autres hommes, nous ne sommes plus homme.

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