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De la clairvoyance

Publié le par Scapildalou

1-L'autonomie

J'ai un ami qui n'est pas psychologue, ni scientifique, ni quoique que ce soit d'autre que lui-même, un type hors catégories, simple et sans prises de tête, qui s'est impliqué dans des associations et qui disait de l'autonomie : « je ne veux pas être autonome, sinon pourquoi je chercherait à m'impliquer dans des associations, à faire du lien ».

En une phrase, mon pote (qu'est loin d'être bête quand même) démonte toute l'idéologie libérale.

L'autonomie, le fait que des normes (le 'nomos') évoluent de leur émergence à leur révision voir leur disparition, est un concept devenu fourre-tout, voire même dangereux.

Premièrement, quel système ne voit pas émerger des normes qui évoluent en fonction des rapports sociaux ?

L'autonomie est un terme à forte valence affective – il est socialement valorisé. Dire « je suis autonome » est valorisé. Dire « je ne suis pas autonome » c'est passer pour un moins que rien. Pourtant, mon ami qui ne veut pas être autonome est plein de choses, mais ce n'est pas un moins que rien – au moins à mes yeux, mais aux yeux de plein de gens autres qui sont des gens bien.

 

Pourquoi en vient-il à dire qu'il ne veut pas être autonome ?

 

Parce que ce terme « autonomie » est surtout un terme accolé aux individus, il s'inscrit dans le cadre de la conception individuelle du lien social ce qui est antinomique vous le noterez : comment faire lien lorsque l'on se centre sur les individus ? Bonne question, non ? Et bien l'injonction à l'autonomie devient alors paradoxale, c'est ce que l'on nomme une « injonction paradoxale ».

Une injonction paradoxale, c'est une injonction donc en quelque sorte un ordre ou au moins une demande sociale qui est adressée à un acteur, MAIS une demande qui ne peut être réalisée. Donc l'acteur se retrouve en face d'un dilemme. (C'est un peu comme si vous conduisiez et qu'on vous demande de foncer alors que vous êtes face à un sens interdit) Et contrairement à ce qu'on pourrait croire cela se produit souvent dans la société.

Par exemple, « libère-toi ! » est une injonction paradoxale. Si je deviens libre suite à une demande, finalement, je répond à une demande, donc j'en suis tributaire, donc je ne suis au final pas libre. Si l'exemple pour un néophyte peut sembler tiré par les cheveux, je peux assurer que l'injonction à l'autonomie (sois autonome!) et les ravages que produisent cette injonction amène à bien vite à considérer sous un autre angle la devise « liberté – égalité, etc. »

L'injonction à l'autonomie est néfaste car elle nie l'influence et le poids des systèmes et rapports sur nos attitudes de tous les jours. Elle conduit à sur-évaluer le poids de l'individu dans les comportements que nous tenons au quotidien. L'implication est par exemple d'être susceptible d'avoir à se justifier de tout et de n'importe quoi et d'être tenu responsable de situations dont les déterminants nous échappent.

L'autonomie nie le poids du contexte. Des expériences de psychologie sociale ont montré que si on pose des questions très simples à des personnes (qui répondent par conséquent justement), des observateurs diront quelque chose du genre « ce sont des personnes intelligentes ». Et, si l'on pose des question très très difficiles à ces mêmes personnes (donc des questions auquel il est impossible de répondre) , d'autres observateur diront « ce ne sont pas des personnes très intelligentes ».

 

Bref, le poids du contexte (questions complexes VS question simples) a peu tendance a être pris en compte dans nos jugements.

 

Or nous sommes interdépendants, très fortement dépendants des autres. C'est ce qui fait même le lien social au fond. Et lorsque mon ami dit « qu'il ne veut pas être autonome », il ne dit pas qu'il veut qu'on lui fasse la cuisine, il dit (notamment) qu'il veut faire et apprendre d'autrui.

 

 

2-La clairvoyance

Confrontés à la question des normes et de leurs influences, des psychologues sociaux ont inventés le concept de « clairvoyance normative ». Il s'agit en fait du niveau ou de la capacité à appréhender dans quelle mesure nos attitudes, comportements etc. dépendent de normes sur lesquelles nous n'avons pas forcément de prises.

La clairvoyance, c'est le fait de voir claire, je dirai personnellement le fait de développer une acuité à déterminer les normes qui régissent les rapports que nous entretenons au monde (littéralement, il s'agit du contexte).

Cette acuité n'est jamais idiosyncrasique, elle est toujours développée collectivement. On ne devient pas clairvoyant du fait de capacités singulières, mais parce que nous discutons et échangeons avec les autres.

Se trouve ici la distinction que faisais Martin Bubber entre le monde et l'expérience du monde ; entre les choses et les relations que nous avons avec ces choses.

 

Mais je ne vais redire ce qu'est j'ai déjà dit sur la réflexivité, dans d'autres articles.

 

 

3-Poussières de vision

Ce qui est intéressant ici, c'est la question du regard – le fait de voir, de développer une acuité. Vers quel horizon se porte ma vision ? Quel est le décor de ce qui fonde ma perception ?

La vision ne dit jamais ce qu'on l'on voit. Le discours est finalement comme une toile de peinture ; c'est là que l'on y peut (dé)peindre ce que l'on voit, MAIS...

Mais ce qui est intéressant, quiconque s'est essayé à la peinture ou au dessin le sait, on ne peint jamais exactement ce que l'on voit, faute de maîtrise du geste. Le discours ne permet pas totalement de supporter tout ce que l'on voit et les résidus (des poussières), ce que l'on n'arrive pas à mettre en discours, demeurent comme des énigmes insolubles. Certaines 'impressions' ne s'inscrivent pas dans des 'représentations'... (on n'arrive pas, parfois, à se présenter à autrui l'impression que l'on a eu).

 

 

4-De la justification

L'autonomie pousse, nous l'avons dit, à devoir être capable de répondre de tous nos actes ou au moins de ceux auquel nous sommes mêlés. On parle de responsabilité, et le fait de devoir dire dans quelle mesure nous sommes responsables, renvoi au processus de justification.

La justification, c'est la destruction des poussières de la vision. L'autonomie telle qu'elle est pensée dans notre société n'est donc pas, au final, l'exacerbation de l'idiosyncrasie, c'est-à-dire la valorisation de l'individu, mais elle participe de sa destruction en détruisant au contraire ce qui pourrait venir accroître la capacité à saisir plus de choses dans le monde.

En effet, si l'on ne peut justifier, alors nous sommes dans l'injustifiable. Mais si je ne peux justifier faute de ne pouvoir expliquer (au sens étymologique, « tirer des liens ») alors je me trouve aussi face à l'injustice.

D'un certain côté, le « qu'il fasse » devient un « qu'il face » (dans le sens de « qu'il façonne... »), donc la nécessité d'avoir sans cesse à se justifier devient l'obligation de perdre de l'acuité.

 

 

 

 

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