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Comparaison née par raison

Publié le par Scapildalou

Qu'est-ce que la comparaison ?

Souvent, au cours de débats, je sais pas vous mais moi, j'use de comparaisons ou alors je me trouve face à des personnes qui en use et, parfois, un des deux dit à l'autre « voyons, d'est pas comparable ! » alors que pourtant, on ose comparer.

 

Pourquoi certaines comparaisons sont-elles possibles, qu'est-ce que « c'est pas comparable » sous-tend ?

 

1-Le lien

 

Faire une comparaison c'est faire un lien. Dans le Cratyle, Socrate échange successivement avec Hermogènes puis avec Cratyle sur la justesse des noms. Au cours de l'échange, Socrate en vient à dire à Cratyle « il faut bien reconnaître que la convention et l'usage contribuent à la représentation de ce que nous avons dans l'esprit ».

Socrate a soutenu presque l'inverse à Hermogène ; ce dernier est en effet convaincu que le langage n'est que convention et arbitrage fait par des « législateurs ». Socrate tient une position dialectique, ou dialogique peut-être, où il estime que les mots sont à la fois des dérivés de sons (donc que le langage correspond à des choses naturelles) et à la fois il dépend de l'usage et du législateur.

 

Dans les deux cas, Socrate ne répond pas exactement à ce qui fait la ressemblance, il oublie que l'image, n'est pas ce qu'elle représente. Ceci n'est pas une pipe, ceci n'est pas une pomme, comme le faisait remarquer Magritte.

 

Le fait de nommer n'est pas simplement le fait de mettre des phonèmes ; c'est aussi mettre un objet dans ce qui fait filiation avec des idées. Et même les onomatopées, à preuves le fait qu'elles sont dissemblables d'une langue à l'autre, dépendent de l'usage de la langue déjà existante. Lorsque une langue use de dérivés directes d'onomatopées pour évoquer certains éléments, ce n'est pas parce qu'une loi naturelle du langage humain serait de se fonder sur des sons, mais parce que ces langues sont des systèmes de production basé sur un certain rapport à la création d'images.

 

2-L'image et le pouvoir

 

Une peinture n'est donc pas ce qu'elle représente et parler, de 'A' jusqu'à 'Z', c'est-à-dire de la création d'une phonème jusqu'à la rime la plus complexe en passant par l'écriture, c'est faire du lien entre une scène où se trouve un objet et un système d'éléments. Parler, c'est faire des références, c'est créer du référentiel entre deux éléments. Rien n'est identique, on rend identique, de même que la carte n'est pas le territoire.

 

Bizarrement, en évoquant le législateur, Socrate laisse de côté la question du pouvoir dans le langage. Ou du moins laisse-t-il la question de la domination.

 

Pierre Legendre, lui, n'oublie pas cette dimension lorsqu'il évoque l'image.

 

Voici ce que je nomme personnellement l'imago, à savoir la possibilité de faire des images. Legendre, montre comment le pouvoir est par essence représentation. Le pouvoir s'accompagne nécessairement d'un décorum – rappelons-le décor vient de la même origine que le terme dogme. Ce qui ramène le pouvoir à un lieu (physique, symbolique et temporel), c'est la capacité de ce pouvoir à créer des images. Le pouvoir créé des images, et essaie d'agir sur l'imagination, d'où par exemple le fait qu'auparavant les mages tenaient lieu de soutien du pouvoir. Ils faisaient de la 'magie', c'est-à-dire de l'illusion, dont eux seuls connaissaient les tenants et aboutissants (d'où le fait qu'un magicien ne dévoile pas ses tours!).

 

L'imago se compose ainsi dans ma conception de ces dimensions :

-le décor (et le dogme)

-l'image (et la composition du symbolique : l'imagination)

-la magie (et la capacité à faire du sens : la science)

C'est dans ce triptyque que le sens s’élabore.

 

Or une chose : de même que le magicien ne dévoile pas ses tours (sinon la magie n'aurait rien d'attrayant!) le détenteur du pouvoir ne laisse se faire sans son assentiment des images. Faire des images, dont des comparaisons, c'est donc faire acte de pouvoir.

 

La comparaison dans la discussion est ainsi un acte de pouvoir.

 

3-Qu'est-ce que discuter ?

 

Dès lors, est-ce que cela veut dire que la discussion est une situation où s'exerce du pouvoir et de la domination ?

Au moins, la psychologie sociale a en partie répondue que les processus d'influence sont sous-jacents à l'ensemble des situations de conversation.

 

Parler, même s'il s'agit d'aborder des sujets sans importances, c'est toujours créer du monde, créer du symbolique, s'inscrire dans des processus d'échanges qui transcendent les générations.

 

Le terme discuter contient en lui-même un élément important : discuter vient du latin discutere c'est-à-dire dis-cutere – écarter, couper et recouper. La discussion, c'est par essence faire du lien, à travers cette dimension que j'ai nommé plus haut l'imago. La discussion c'est donc un processus de mise en sens et donc de pouvoir dès lors que le lien est travaillé entre deux interlocuteurs ou plus.

 

Il peut dès lors y avoir acte de pouvoir (définition d'une image, donc le fait d'accepter ou non des comparaisons, des ressemblances) sans qu'il y ait pour autant (et heureusement d'ailleurs) domination.

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