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L'homme sans mémoire ou la mémoire comme provocation (2)

Publié le par Scapildalou

« Un homme, pour évoquer son propre passé, a souvent besoin de faire appel aux souvenirs des autres. Il se reporte à des points de repère qui existent hors de lui, et qui sont fixés par la société. Bien plus, le fonctionnement de la mémoire individuelle n'est pas possible sans ces instruments que sont les mots et les idées, que l'individu n'a pas inventés, et qu'il emprunte à son milieu. » Disait Maurice Halbwaschs dans le dernier ouvrage sur lequel il a travaillé, avant d'être déporté, en 1944.

« Nous faisons appel aux témoignages, pour fortifier ou infirmer, mais aussi pour compléter ce que nous savons d'un événement dont nous sommes déjà informés de quelque manière alors que, cependant, bien des circonstances nous en demeurent obscures. Or, le premier témoin auquel nous pouvons toujours faire appel, c'est nous-même. Lorsqu'une personne dit : « je n'en crois pas mes yeux », elle sent qu'il y a en elle deux êtres : l'un, l'être sensible, est comme un témoin qui vient déposer sur ce qu'il a vu, devant le moi qui n'a pas vu actuellement, mais qui a peut-être vu autrefois, et, peut-être aussi, s'est fait une opinion en s'appuyant sur les témoignages des autres. » disait Halbwaschs dans le même ouvrage.

 

La mémoire sociale

 

Premièrement, la mémoire est un fait social. « Devoir de mémoire », « souviens-toi », « un espace de souvenir », les statues, plaques commémoratives, les cours et ouvrages d'histoires, les musées, etc. sont des preuves que le fait de se souvenir est un fait social.

 

La mémoire individuelle et les points d'ancrages ou de repères qui existent hors de nous sont déterminés par les dynamiques sociales. Néanmoins, cela ne saurait faire oublier que la mémoire, si elle est élaborée dans et par le social, s'inscrit en fonction des perspectives temporelles d'une société. Une société se créé une temporalité, une histoire, une conception de l'histoire, une définition du passé. Cette fonction sociale de l'histoire est une part de la fonction mythologique, elle vise à créer une logique dans les histoires, de faire concorder des récits, de créer du passer qui vient justifier le présent. Bref, la mémoire d'une société vise à créer un récit de la transcendance.

 

Par ailleurs, si la mémoire est un fait social, elle est donc aussi déterminé par la place de tout un chacun dans la société. Pour le dire vite : la mémoire d'un prolétaire ne sera pas la même que celle d'un bourgeois, celle d'un colonisé ne sera pas celle du colonisateur, celle du dominant ne sera pas celle du dominé, etc.

 

Enfin, les points de repères (statues, commémorations, etc.) visent à faire perdurer une mémoire mais, plus que tout, ils sont provocation. « Rappelles-toi ! », « souviens-toi » sont des injonction à la mémoire ; et ici nous concevons alors la mémoire non pas comme « chose naturelle », comme fait neurologique, mais bien comme discours face au réel auquel une société est confronté, et souvent il s'agit de la société contenue en un seul homme.

 

La mémoire en soi

 

Le précédent texte sur la mémoire se concluait sur la question de la polyphonie, question qu'Halbwaschs avait aussi soulevé ; mais aujourd'hui les sciences relevant de la psychologie se souviennent de Batkhine tandis que Maurice Halbwaschs est oublié. Mémoire.

 

La polyphonie, c'est la société en l'homme, ce qui parle lorsque je parle, c'est le lieu d'où viennent « les mots et les idées, que l'individu n'a pas inventés », ainsi que les articulations et les jeux de langage qui sont nécessaires à l'emploi de ces mots et idées. Il s'agit, en un mot comme en cent, de la question du langage.

 

L'inconscient est structuré comme un langage, certes, mais l'activité l'est aussi. L'activité automatique de l'ouvrier concentré sur la répétition d'un geste relativement simple au cours d'une activité de travail est une question relative à la mémoire que je trouve beaucoup plus intéressante que les phénomènes de sur-mémoire par exemple, car le geste de l'ouvrier ou du travailleur n'est pas aliénation ; il contient une part de création qui est souvent niée.

 

Dans le geste répétitif la mémoire est soulevé. Premièrement, ce geste a été appris en fonction de textes. Certains textes sont effectivement écrits (par exemple la fiche de poste), prescrit (il s'agit alors des injonctions de la hiérarchie) et ces textes vont avec ce contenu innommable tant il est complexe, ce maillage si difficile à décrire : littéralement, le contexte. Ce contexte est aussi marqué, bien évidemment, par l'histoire telle qu'elle est écrite par les dominants, une histoire contraignante : « ne passes pas trop de temps à cette tâche, ce n'est pas rentable ». L'histoire est celle de la lutte des classes, mais surtout celle de la classe qui écrit, et inscrit.

Enfin, pour finir ce premier point, le geste en question est aussi appris par le biais d'un autre langage, celui de la personne qui a auparavant réalisé ce geste. Il s'agit de la marque d'autorité qui elle n'est pas nécessairement marquée par la domination : un ancien au poste occupé par un jeune, apprend à ce jeune comment bien réaliser une tâche répétitive. Et il le fait par le biais du langage. La mémoire est un clin d'oeil. « ça, ce n'est pas comme ça qu'on te demande de le faire, mais la patron il sait pas faire ». La mémoire, c'est de la transcendance, c'est aussi de la transgression.

 

Deuxièmement, le geste doit ensuite être incorporé. La mémoire, c'est de la pratique incorporée. Peut-on étudier la mémoire en faisant fi de la praxis ? La psychologie a répondu oui. Hélas.

D'un certain côté, la pratique renvoie à ce qu'il y a de plus « primaire » en l'homme car le langage vient se placer dessus, le recouvrir, et détruire une innocence primale. Le langage est fasciste, disait Guy Debord. Mais, de façon plus positive, la pratique est nécessaire à ce que le langage puis le symbolique vienne emmailler ce que l'homme fait, le rendant ainsi homme parmi les hommes du fait qu'il créé de l'histoire dès que le langage s'empare de ses gestes.

 

La mémoire sur soi

 

Si la mémoire s'intègre dans le corps, elle s'intègre aussi sur le corps. Il s'agit alors de l'inscription. Le langage vient certes habiller l'activité, mais il vient ensuite vêtir l'homme qui est porteur de cette mémoire.

La rupture symbolique que vie notre société se manifeste ainsi par de nouvelles pratiques d'inscription : végétarisme, véganisme, changement de sexe, tatouages, port du voile, etc. sont autant de pratiques d'inscription, ou de revendication de l'inscription d'un texte sur le corps. La mémoire est dans la peau, elle est sur la peau dès lors qu'elle devient symptôme de la vie sociale, ce qu'elle a finalement toujours été – puisque dans les temps les plus reculés, il semble que les hommes peignaient leurs corps.

 

La remémoration

 

On le voit, la mémoire n'est pas tant évoquée contrairement à ce que le sens commun entend : celle d'amis qui se racontent des histoires vécues ensemble - la mémoire n'est pas tant évoquée que provoquée.

Des amis qui se racontent des histoires et des événements vécus commun n'activent pas la mémoire, il font du lien, du récit, du symbolique. La rumination n'est pas un symptôme anodin, ni de la débilité, c'est un mécanisme.

 

Une des base de ce mécanisme est la confiance qui brille par son absence ou sa présence. Pourquoi réaliser cette injonction « souviens-toi », pourquoi les grands hommes tiennent-ils tant à laisser une trace dans l'histoire, cette histoire qui un jour les oubliera d'une manière ou d'une autre ? Pourquoi les rois se font-ils peindre ? Pourquoi fait-on des photos de groupe ? Pourquoi laisser des traces

Qu'est-ce que la postérité ?

Une chose est certaine, c'est que l'on ne peut savoir ce dont on va se souvenir.

On apprend pour ensuite convoquer les apprentissages, car la rencontre avec le réel provoque la remémoration.

Or l'homme est incapable de garder en mémoire sans le social, tellement incapable que la mémoire n'existe pas sans supports. L'objet, l’œuvre, c'est la projection de soi dans le futur, c'est la participation à un futur social, c'est parler de soi à un futur soi, où à un autre que l'on ne connaît pas mais à qui je m'adresse néanmoins.

À l'heure où j'écris, je ne sais qui lira ce texte (ni même s'il ne sera lu) mais je l'écrit comme si il allait en être ainsi, comme si il allait être lu. « Comme ».

 

Le « comme », qui renvoie aux processus de comparaison qui sous-tendent l’œuvre de Wittgenstein, notamment le Cahier Bleu évoqué dans la première partie de ce texte. L'homme dépose du soi dans les œuvres, dans celles qu'il réalise ou auxquelles il s'identifie ; il place du soi dans les traces qu'il laisse, les photographies, les textes, les objets qu'il a eu entre ses mains, etc.

 

La trace qui laisse une part de soi, cette trace qui provoquera la mémoire, l'homme est certain qu'elle le représente. Il a confiance. Il a confiance en ce que des personnes seront témoins de ce témoignage : « une œuvre, et en particulier une œuvre qui a survécu, est en fait une œuvre qui a exprimé l'éthique d'un groupe ou d'une époque de manière telle que ce groupe s'est reconnu en elle » disait Simondon (1958/2012).

 

Une seconde part de la remémoration ne repose par tant sur les œuvre que sur les outils ou des artefacts. L'outil est un prolongement de soi et ne sert que s'il est couvert d'un langage. C'est pour cette raison que la signification d'objets anciens nous échappe : il ne sont plus couverts du langage des hommes qui s'en servaient. Ainsi, la mémoire est tributaire de la technique et des technologies.

 

 

Conclusion

 

Les « trous de mémoire », les personnes qui ont une « sur-mémoire », les différences interindividuelles accréditent l'idée d'un sujet porteur d'une mémoire dont la base est neuro-biologique alors qu'à travers ce texte en deux parties, nous avons montré en quoi la mémoire est un phénomène social.

Elle est sociale et non individuelle car elle repose sur le langage qui nous est transmit. Le support de la mémoire est fourni, et au quotidien, nous fournissons ce qui composera les supports de la mémoire de ceux qui viendront après nous, à commencer par une personne que nous connaissons sans toujours savoir si elle nous connaîtra : nous dans le futur.

Car la mémoire ne surgit pas par hasard, elle est provoquée, convoquée par des êtres sociaux.

Analyser les processus de mémoire consiste alors à débattre entre les contraintes de l'histoire, sa contingence et les transgressions ; c'est dans les interstices entre soi et l'histoire qu’apparaît la mémoire, et non dans un laboratoire de psychologie, quand bien même les variables « parasites » seraient contrôlées...

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