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L'homme sans mémoire ou la mémoire comme provocation (1)

Publié le par Scapildalou

Wittgenstein introduisait son Chier Bleu par la question suivante : « qu'est-ce que le sens d'un mot ? ». Il décidait « d'aborder cette question en nous demandant, en premier lieu, ce qu'est expliquer le sens d'un mot ; à quoi ressemble l'explication d'un mot ? »

« Cette question, continuait-il, nous aide de manière analogue à la manière dont la question 'qu'est-ce qu'une longueur ?' nous aide à comprendre le problème 'qu'est-ce que la longueur ?' »

Un peu plus loin, page 11 de ce même Cahier Bleu, Wittgenstein continuait à prendre appuis sur l'exemple de la mesure pour affirmer que pour étudier le lien entre un mot et son sens « nous devons donc examiner la relation entre le processus qui consiste à apprendre à estimer et l'acte d'estimation ».

D'autres posts de ce blog avait pour objectif d'étudier le processus de triangulation à l’œuvre dans la signification et la définition des mots (le sens étant le lien conféré (1) entre un élément (2) et un autre élément de la réalité (3), ces deux éléments étant des scansions limités de la réalité reliés à d'autres éléments – un champs lexical et représentationnel en somme), d'autres posts étudiaient la question du savoir et de sa diffusion, d'autre de la réflexivité, mais il manque une partie importante si l'on veut traiter ce thème de façon exhaustive : la mémoire.

 

Ce que n'est pas la mémoire

La psychologie cognitive est une fois encore tombée dans un piège du fait de son manque à être autre chose qu'une discipline fonctionnelle (la psychologie cognitive est-elle réellement une science?) Elle a étudié la mémoire en ne s'écartant jamais réellement du sens commun. La mémoire, dans notre société, dans notre monde, est conçue comme étant quelque chose (un signal chimique peut-être?) qui circulerait entre des neurones et auquel on aurait accès plus ou moins bien (en fonction de l’empan mnésique, du contexte d'apprentissage et de restitution, de l'émotion ressentie au moment où un élément est appris ou restitué, du temps passé entre le moment où un événement est socké en mémoire et le moment où il est restitué).

Bref, la mémoire est dans cette conception uniquement localisée dans la personne, comme s'il s'agissait d'un processus sur lequel elle n'avait au final par forcément prise.

Dans cette conception, vivre certains événements, manger une madeleine par exemple, ferait renaître en nous des souvenirs enfouis. Parfois des souvenirs oubliés feraient surface, en fonction de certains événements ou un peu par hasard.

Je disait ailleurs que la psychologie actuelle s'est orienté vers une psychologie à la fois sans corps et sans social, mais aussi parfois sans personnalité (au sens de « personne active ») pour faire place à une psychologie d'experts, de techniciens certes très qualifiés mais de techniciens quand même.

Bref, en conclusion, ce qu'il faut retenir pour l'instant, c'est que lorsque je raconte un souvenir d'enfance, je n'accède en aucune façon à un processus biologique qui est de l'ordre de la mémoire.

Certes, la mémoire à un support biologique et en grande partie neurologique mais c'est se leurrer que de limiter la mémoire à ce substrat.

Dans son Cahier Brun cette fois (souvent publié accompagné du Cahier bleu ; puisque le Cahier Brun est en quelque sorte une suite « d'exercices pratique », une mise en abyme du Cahier Bleu), Wittgenstein imaginait la situation suivante (p.84 et sq.) : une personne A demande à une personne B « d'apporter un morceau d'étoffe de la [même] couleur [que celle] d'un échantillon » présent sur une table. « Comment comparera-t-il la couleur de l'échantillon et celle de l'étoffe ? Imagine, disait Wittgenstein dans sa façon si particulière d'interpeller son lecteur, imagine une série de cas différents :

1)A montre l'échantillon à B, à la suite de quoi B va chercher le tissu « de mémoire » [C'est Wittgenstein lui-même qui mettait les guillemets !]

2)A donne l'échantillon à B, le regard de B passe de l'échantillon aux tissus sur les rayonnages parmi lesquels il doit choisir

3)B pose l'échantillon sur chaque rouleau de tissu et choisit celui qu'il ne peut distinguer de l'échantillon, celui pour lequel la différence entre l'échantillon et le tissus semble disparaître

Imagine au contraire, continuait le philosophe, que l'ordre ait été « apporte un tissu légèrement plus sombre que cet échantillon ». [j'ai dit plus haut] que B cherche le tissu « de mémoire », ce qui est utiliser une forme d'expression commune. Mais ce qui pourrait avoir lieu dans des cas de comparaison « de mémoire » est extrêmement varié. »

Plus loin, Wittgenstein affirme que selon lui, ce qui est commun à ces processus « de mémoire » sont donc des processus « de comparaison et de reconnaissance ».

En fait, le philosophe a donné très tôt la solution à cette question dans son Cahier Bleu : il s'agit de la règle. La règle de quoi direz-vous ? La règle de production d'un discours. La mémoire n'est pas l'accès à des souvenirs « enfouis au fond de notre tête » mais elle est bel et bien une production de discours.

 

Faire de la mémoire

Avez-vous vu le film « Valse avec Bachir ? » Si vous vous posez la question de ce qu'est la mémoire, laissez vos livres et articles de psychologie cognitive : gagnez du temps pour une fois, et regardez ce film. Tout y est.

Valse avec Bachir commence par une scène où un ancien militaire de Tsahal raconte au réalisateur de ce film d'animation (car c'est un film d'animation, bien qu'il soit autobiographique) un rêve récurrent qu'il fait depuis qu'il est revenu de la guerre au Liban, dans les années 1980. « As-tu des souvenirs des moments où tu y étais ? » demande cet ancien soldat au réalisateur. Et ce dernier se rend compte qu'en effet, bien que soldat ayant été au front au cours de la guerre, il ne conserve aucun souvenir de cette période.

Le réalisateur va alors questionner un de ses amis psychologue sur cette absence de souvenir. Ce dernier lui raconte une expérience de psychologie :

on demandait à des gens de venir dans un laboratoire de psychologie avec des photos de leur enfance. Il était alors demandé à ces personne de raconter l'histoire de chaque photographie. On remerciait les sujets puis on les invitait à renouveler cette expérience plus tard, au laboratoire. Les sujets s'en allaient donc mais laissaient aux chercheurs leurs photographies. Plusieurs semaines après les sujets revenaient et de nouveau, racontaient l'histoire de chaque photographie. Néanmoins, dans le lot, les chercheur avaient rajouté une photo qu'ils avaient créé à partir de celles amenées par les sujets. Cette photo mettait en scène le sujet dans un parc d'attraction mais, rappelons-le, il s'agissait d'un photomontage et, bien entendu, les sujets n'étaient pas prévenus.

Que se passait-il ?

Et bien à chaque fois, les sujets, lorsqu'ils évoquaient cette photo, racontaient une journée qu'ils avaient vécue dans un parc. Ils racontaient un souvenir qui en fait, n'existait pas !

 

Racontez votre vie, qu'obtenez-vous ?

Que fait-on lorsque l'on raconte sa vie ? Que fait-on lorsque l'on évoque des événements passés ? Qu'est-ce j’apprends d'une personne lorsqu'elle me raconte ses souvenirs ?

Une personne me dit « j'ai couru un marathon », si on fait abstraction du fait qu'elle puisse me mentir, que sais-je réellement ? A quoi ai-je accès une fois que cette personne m'a dit qu'elle a fait un marathon ? Ai-je accès à la course faite par cette personne ? Ai-je accès à son effort ?

Et de même, lorsque je me raconte le marathon que j'ai fait, lorsque je me le raconte à moi-même, à quoi ai-je accès ? Qu'est-ce que je fais lorsque je me raconte les événements de ma journée ?

Nous connaissons tous ou nous avons tous connu une personne qui raconte ou racontait ce qui lui était arrivé de manière fortement imagée ; vous savez, il s'agit de ces gens pour qui la moindre anecdote se transforme en récit épique. Lorsque cette personne raconte un souvenir, même s'il est transformé en récit épique, peut-on dire que cette personne n'a pas accès à des faits de mémoire ?

S'agit-il simplement d'un processus de contexte ou de personnalité ?

Par exemple deux personnes racontent un même événement, il y a fort à parier que leurs récits seront différents, même s'ils étaient à côté l'un de l'autre au moment de cet événement. S'agit-il seulement de capacité cognitives différentes ? D'opinion ou de point de vue qui ne serait pas identiques ?

De même, je raconte mon dernier marathon d'une certaine façon. Pourtant lorsque je le raconte, un ami me dit « tiens, tu ne disais pas ça comme ça la dernière fois que tu me racontait ta course ! »

Est-ce qu'entre temps j'ai changé ? est-ce que je n'ai plus les mêmes souvenirs (mes neurones ont-ils évolués?!) ?

Une seule réponse à toute ces questions (réponse qui bien évidemment est contenue dans ces questions) lorsqu'une personne raconte un souvenir, la seule chose à laquelle nous avons accès, c'est un récit. Un souvenir, ce par quoi se manifeste la mémoire, c'est un discours.

On ne raconte jamais des souvenirs, on raconte une histoire, on prononce un discours, on réalise une narration. Lorsque je raconte, je fais, littéralement, un conte.

Et il n'y a rien de moins social que la narration, que le discours, que la façon de dire un conte.

A ce titre, wikipedia attribue au mot « conte » l'origine latine suivante « computare » qui a donné « compter », « computer » en anglais, dont l'équivalent français est « ordinateur », puisqu'il s'agit d'ordonner (ça aussi, j'en ai parlé sur ce blog, de l’ordonnancement et de la catégorisation!!!)

La mémoire est donc un processus éminemment social. Nous sommes traversé par des discours, nous en sommes porteur, mais lorsque je parle, ce sont des dizaines de personnes qui parlent à travers moi : amis, parents, professeurs, auteurs, personnages de radio, de télévision ou de films... C'est ce que Batkhine nommait « la polyphonie ».

Le Film Valse avec Bachir est disponible en entier sur Youtube... Quoique la qualité soit vraiment mauvaise, elle est suffisante pour qu'à partir de la 7ème minute vous puissiez voir l'expérience évoquée dans ce texte.

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