Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Une schizophrénie pour les extra-terrestres

Publié le par Scapildalou

Une schizophrénie pour les extra-terrestres

Si vous apprenez sur ce site que les projections psychologiques de l'homme reflètent ses problématiques profondes, alors j'en suis fier, mais je crois que vous avez perdu du temps quand même. Quoiqu'il en soit, ça reste néanmoins vrai : un test projectif bien connu est par exemple celui de Rorschach, ou l'on invite une personne à dire ce qu'elle voit lorsqu'on lui présente des planches sur lesquelles des tâches de couleur symétriques sont dessinées.

Mais d'autres tests de ce type existent et même, d'une certaine manière, la façon de raconter une histoire relève, au fond, du même processus de projection. Pensez à l'aigle noir, la chanson de Barbara qui a fait couler tant d'ancre, mais les exemples ne peuvent se compter tant ils tendent vers l'infini.

Une histoire en particulier retiendra ici l'attention : celle de la vie extra-terrestre et de la rencontre avec une forme de vie provenant d'ailleurs dans l'univers. Cette question est intéressante car, d'un côté, des programmes aux coûts incroyablement élevés comme SETI visent à essayer (dans une quête dont l'issue, c'est-à-dire l'échec, est connue à l'avance) de trouver des preuves de vie hors la terre ; de l'autre, les histoires de rencontres plutôt conflictuelles avec des aliens sont un fond de commerce de la littérature et du cinéma à grand succès.

Si c'est pour se faire « rétamer la gueule » comme dans independance day, ou inversement pour se comporter avec des aliens ainsi que l'homme occidental s'est comporté avec les indiens d'Amérique du sud, autant essayer de rester seul, non ?

Bien entendu l'alien représente un phantasme de l'autre ; une façon de projeter la violence (notre propre violence) et de projeter le rejet de l'autre ; ou bien au contraire de soigner une rencontre avec une autre forme de 'nous', et de ne pas reproduire au mieux le mythe du bon sauvage, au pire essayer de ne pas exterminer une source de savoir et d'altérité avant d'avoir pu échanger un minimum.

1-Archéologie de l'autre

Avant que naisse la science fiction, les hommes venus des autres planètes, tels qu'imaginés par Voltaire par exemple, ressemblaient assez fortement aux hommes vivant sur terre. Leur existence justifiait en fait l'expression d'un décalage de regard sur nos sociétés, ainsi qu'il en allait dans d'autres types de romans, comme les lettres persanes par exemple. Ces extra-terrestres servaient en fait l'expression d'un décalage critique.

Ce regard de l'autre était déjà fortement marqué par les rencontres survenues avec les peuples amérindiens suite à la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb et par l'espagne - un de ces états qui a toujours assorti ses conquêtes d'une logique d'expropriation et d'extermination, surtout si l'indigène ne se convertissait pas sans résistances à la religion chrétienne. La colonisation de l'amérique du nord par les anglais et les français, à côté, était presque d'une certaine gentillesse, toute relative il est vrai – et ce jusqu'à ce que les américains d'origine européenne (les USA) se livrent à leur tour dans une politique d'extermination des peuples amérindiens (assorti, et ce n'est pas un hasard, d'une contestation de la domination hispanique).

La contestation de la violence des conquistadors espagnoles a eu lieu en interne et en externe. En interne, on connaît la controverse de Valladolid et les efforts quasi-vains de Bartolomé de las Casas pour défendre les peuples indigènes et la possibilité d'une forme différente de rapport au sacré, une forme laïque, puisque les caraïbes par exemple ne faisaient pas exactement preuve d'adoration de divinités. L'objet pour lui était donc de faire reconnaître l'humanité d'autrui. C'était énorme, un effort peut-être unique dans l'histoire de l'occident chrétien.

La contestation externe a eu lieu en france et en grande-bretagne lorsque les lumières inventèrent le mythe du bon sauvage et partirent à sa recherche, le trouvant même à Tahiti par exemple. Ainsi, les conflits qui auront marqué les premières rencontres avec les tahitiens, les pratiques de sacrifice humains et les infanticides pratiqués sur l'île seront presque totalement effacés de l'histoire au profit d'une image paradisiaque. Certes, cette adoration des européens envers un peuple étranger ne saurait faire oublier que presque partout ailleurs, les politiques impérialistes et coloniales se sont accompagnées (et s'accompagnent toujours) d'exactions en nombre infinis. Là aussi finalement, on retrouve le janus biface de l'altérité : le bon sauvage VS celui qui peut se faire trucider. Et ce sont parfois les mêmes...

2-L'autre industriel

Mais avec l'âge industriel la question de l'autre-machine s'est posée. L'autre machine (Frankenstein par exemple, ou les histoires de robots tueurs) s'est développé en parallèle de l'image de l'autre suceur de sang (vampire ou zombis) ; il s'agit d'un autre à l'aspect humain mais qui n'est pas humain. La question de la possession d'une âme par cette autre (expression de sentiments, possibilité pour le spectateur de s'identifier à cet autrui, etc.) est un thème qui n'est pas sans rappeler la controverse de Valladolid.

L'autre machine et l'autre échappant à la science est une image d'autrui qui s'est développé justement parce que la science faisait reculer des pans entiers de savoirs tout en se heurtant à une question en apparence simple pourtant mais dont la réponse n'a jamais été trouvée : qu'est-ce que l'homme, qu'est-ce que l'humanité ?

Avec l'observation systématique et approfondie des planètes du système solaire, s'est précisée l'idée d'une autre forme de vie et éventuellement une forme de vie bien plus « avancée » qui viendrait nous détruire. Bref, l'histoire de l'extermination des indiens d'amérique s'est vue racontée mais de l'autre côté. Cette vue des opprimés face à l'oppresseur n'était pourtant pas une vue émancipatrice et/ou marxiste, au contraire. Autrement dit, cette peur d'être exterminée n'était pas une critique des massacres passés.

Au contraire, la peur de l'alien surpuissant témoigne de deux peurs : celle de la technologie d'une part, celle des masses barbares ravageant la civilisation d'autre part. Cette peur témoignait en effet de la volonté d'une petite bourgeoisie hygiénique, chrétienne et hautaine de préserver ses privilèges face à un prolétariat sale qui contestait, depuis les prémisses de la révolution industrielle, la légitimité de la classe dominante. Les classes laborieuses étaient devenues des classes dangereuses comme le dit l'expression passée dans le sens commun, et les bourgeois de Londres et de Paris prirent peur d'avoir à travailler de leurs mains plutôt que de flâner en barques sur des plans d'eau canalisés.

On savait que l'empire romain et d'autres empires dont ne restaient que des ruines qui témoignaient, en un sens, d'un niveau supérieur à la barbarie, n'avaient pas échappé à la ruine ; depuis la découverte de l’Amérique on savait que la science était capable de dézinguer des peuples entiers, et depuis que des révolutions éclataient ou menaçaient d'éclater on savait que les dézingueurs n'étaient pas nécessairement des peuples exogènes, mais des masses 'infâmes' vivant de l'autre côté des boulevards. Flippant, hein Mm. De Maupassant et Flaubert ?

Bref, le mythe de l'alien devint un mythe réactionnaire, synonyme de la peur que d'autres nous exterminent et partant, de la possibilité d'exterminer l'étranger avant que ce ne soit lui qui le fasse. Exterminer autrui était donc légitimé par notre propre peur d'être détruit. Et la difficulté des pays occidentaux à coloniser, malgré leurs canons et armes à feu des indigènes qui se fondaient dans la nature vint attiser par un retournement (un de ceux auquel les mythes et rumeurs nous habituent) le mythe de l'alien métallique qui venait tout détruire avec des rayons de feu, pour mourir à son tour des mains de l'homme ayant in extremis, à son tour, percé les défenses de ces aliens – si ces défenses n'étaient pas percées par la maladie, comme les indiens d'amériques furent exterminés par de simples grippes, ou comme la siphilis des caraïbes se diffusa dans le monde (je pense ici au roman la guerre des mondes)

3-Exterminer l'alien

On pourrait s'arrêter là car tous les ingrédients modernes de la représentation de l'alien sont posés. Mais tout de même, selon moi, il manque encore quelque chose pour expliquer ce qui vient nourrir les théories du complot qui ressurgissent actuellement sous des formes nouvelles.

Le mythe du petit homme vert et de l'ovni se développe en 1947, avec l'histoire d'une pseudo soucoupe volante s'écrasant à Roswell. Selon moi, il s'agit d'un nouveau retournement de la pensée.

La seconde guerre mondiale s'est trouvée marquée par des formes nouvelles d'extermination, à savoir de l'extermination « scientifique », « industrielle », « méticuleuse » et cette fois, pas par dénégation à priori de l'humanité de l'autre, mais par plaisir de tuer. La dénégation de l'humanité (des juifs pour les allemands et leurs alliés ou des chinois et coréens pour les japonais) était un manière de justifier une tuerie, que dis-je, une extermination. Le plaisir de détruire était premier dans la démarche des nazis.

La profession de génocidaire avait été testé au début du XXème siècle (et même un peu avant) dans les colonies envahies par les européens. Les nazis la codifièrent.

Or plusieurs dimensions caractérisent ces exterminations de masse :

-premièrement, on ne m’ôtera pas de l'esprit que antisémitisme était répandu en occident d'une manière que l'on ne saurait encore s'avouer aujourd'hui. Les romans d'auteurs américains des années 20-40 en témoignent encore pour les USA, mais il ne faudrait pas oublier que Churchill était un des seuls membres de intelligentsia britannique à ne pas être antisémite, et ne parlons pas de la france ou des pays d'europe de l'est ;

-deuxièmement, tout le monde au cours de la seconde guerre mondiale (à commencer par les allemands), mais durant la guerre il en allait aussi des alliés, savait que la Shoah était en cours. Toutefois, l'antisémitisme, comme je viens de le dire était extrêmement répandu y compris chez les alliés et, d'autre part, ces derniers n'avaient pas de moyens d'action pour faire cesser l’holocauste. Quelques justes ont tout donné pour sauver parfois une ou deux vies, mais face à l'extermination industrielle à grande échelle, les tentatives de sauvetage des juifs, tziganes et autres déportés n'étaient qu'artisanales, et bien rares ;

-troisièmement, ce processus d'extermination s'est accompagné d'une médicalisation de la destruction des détenus, que ce soit dans les camps nazis ou japonais. Les médecins fous dans les reviers allemands étaient en nombre (ce thème inspire par ailleurs encore nombre de films d'horreurs ou des films satiriques, comme docteur Folamour de Kubric par exemple)

-quatrièmement, la découverte des camps par les GI's a créé chez eux (dont chez un bon nombre d'entre eux à l'origine antisémites) un choc profond, un traumatisme psychologique qui n'a peut-être pas été suffisamment étudié ; à partir de là, l'antisémitisme combattu aux USA par des Adorno et des Horkheimer va enfin reculer. Néanmoins il restera latent d'une part, et surtout va d'autre part créer un vide dans les peurs précédemment décrites : sur qui projeter une haine collective dorénavant ?

-cinquièmement, la guerre froide avait déjà commencé et la découverte des premiers camps par des soldats (il s'agit de Maïdaneck) l'ont été... par l'armée rouge. Jean Lopez, historien militaire, que l'on ne peut suspecter de sympathie pour le système communiste ni pour le communisme en général par ailleurs, dans un de ses livres sur l'opération Bagration, décrit ainsi, au cours d'une digression intéressante, comment la découverte des camps par les soviétiques a été interprété par les occidentaux comme une exagération. Les occidentaux, parfois plus suspects envers les soviétiques qu'envers les nazis, y compris à ce stade de la guerre, en 1944, (ça c'est moi qui le dit, pas Jean Lopez...), pensaient que les soviétiques exagéraient sans cesse le chiffre des pertes et des destructions subies ou réalisées. Conséquence ? Il faudra attendre le film Shoah de Claude Lanzemann au début des années 1980 pour que le monde ouvre enfin les yeux sur l'exacte étendue du génocide.

Reste une question : comment l'imaginaire collectif allait faire place au vide créé par l'impossibilité d'exprimer l'antisémitisme ?

Et bien oui ! L'alien allait prendre la place du juif haï. Ainsi, on remarquera qu'après la seconde guerre mondiale, les caractéristiques de l'extra-terrestre sont similaires à ceux qui ont été attribués aux juifs suite à la publication et diffusion de l'idéologie post-rédaction du protocole des sages de sion.

Ainsi, l'alien allait être :

-partout

-souvent caché parmi les honnêtes citoyens

-subir ou réaliser (ou les deux) des expériences médicales

-détourner les esprits

-avoir des alliés cachés au sein des gouvernements (la cinquième colonne)

Une schizophrénie pour les extra-terrestres

4-La vérité n'est pas ailleurs : the truth, will not be televised

Les séries télévisées ainsi qu'un panel de films vont jouer un rôle important dans l'antisémitisme moderne, et là encore, la question de l'alien n'est pas loin !

-la première série, que l'on retiendra, la plus ancienne, c'est 'V'. Pour rappel, 'V' raconte l'histoire de la résistance à des aliens qui envahissent la terre. Ces aliens sont des reptiles qui ont pris une apparence humaine. Seuls les oiseaux (symboles de la liberté ou du moins de l'évasion dans les sociétés marqués par les religions monothéistes) sont capables de reconnaître un alien lorsqu'ils sont déguisés en humains.

La série 'V' est directement inspirée de l'expérience de la résistance française (le symbole des alien se base sur celui de la croix gammée). Par ailleurs le 'V' était le symbole de la résistance française, les nazis, pour en détourner la signification, en peignirent sur leurs véhicules ; les résistants rajoutèrent alors la croix de lorraine dans le 'V', les nazis ne poussèrent pas le vice jusqu'à faire de même.

Dans cette série, le V est à la fois synonyme de victoire et de visiteur ; il est donc là aussi porteur d'un double marquage identitaire. Il est fait référence lorsque les alien sont repoussés au procès de Nuremberg.

Depuis la série « les envahisseur », il était possible de se demander de quoi les 'visiteurs' étaient faits. Pour rappel, dans les envahisseur, cette série des années 1960, les aliens n'étaient jamais montré que sous leur apparence humaine, leur forme originale n'était que suggérée. Dans 'V', les aliens sont verts car ce sont... des reptiles !

De là se trouve l'origine du mythe actuel des reptiliens, très présent dans le milieu complotiste.

-Les envahisseurs pour sa part était une des premières séries du genre, toutes les suivantes seront influencées par celle-ci. Le héro, David Vincent a aperçu une soucoupe volante, il se rend compte très vite que les extra-terrestres vivent sous apparence humaine et qu'il est très difficile de les repérer. Le problème est que Vincent est isolé, personne ne le croit et, à fortiori, les extra-terrestres disposent de soutiens (au sein même des gouvernements et chez les capitalistes). Bref, c'est un héro isolé qui lutte seul contre tous, 'tous' étant à comprendre comme une force totalitaire, comme le fera plus tard 'V' en angleterre - non, il ne s'agit pas de la série précédente, mais de 'V' (dire 'Viii', dans l'oeuvre 'V pour vandetta'), un résistant à la dictature qui sévit dans un monde assez semblable à celui décrit par Orwell dans 1984, mais qui contrairement à Winston, le personnage principal d'Orwell, résiste seul et non sans un certain succès ('V' est une allégorie dans un monde actuel de la lutte contre Cromwell, lutte auquel il est fait référence à plusieurs reprises). Le masque des anonymous s'inspire directement du héro solitaire seul face à tous.

Pour le dire autrement, David Vincent est le premier lanceur d'alerte de l'histoire de la télévision.

Bien entendu, « les envahisseurs » est une série marquée par la guerre froide, mais elle pose les premiers jalons de séries à très forte influences tel X-Files.

-X-Files en effet est le plus grand succès parmi les séries où le(s) héro(s) doi(ven)t faire face à une ingérence provenant d'une race extra-terrestre. Fox Mulder, comme David Vincent (On notera que Roy Thinnes qui joue le rôle de David Vincent apparaît dans plusieurs épisodes d'X-Files), est isolé dans sa quête de découvrir les extra-terrestres et ces derniers apparaissent très peu dans la série. On les voit, plus souvent on devine leur présence.

Fox Mulder est un agent du FBI chargé du bureau des affaires non-classées : il s'agit d'élucider des affaires paranormales en somme. Il est persuadé que les extra-terrestres n'avaient rien d'autre à faire qu'enlever sa sœur mais, s'il a l'air complètement déconnecté avec la réalité, les pontes du FBI décident néanmoins de lui coller aux basques, pour le freiner, dans ses enquêtes, une jeune médecin rationaliste : Dana Scully.

Au cours de leurs investigations, Mulder et Scully vont se confronter à une conspiration internationale débutée dans les années 1950 afin de préserver le monde de la réalité d'une invasion de la terre par les petits hommes verts. Un gouvernement de conspirateurs tirent toutes les ficelles, et laissent même filtrer des indices à Mulder s'ils le jugent nécessaire.

La lecture des titres des épisodes d'X-Files est un résumé des jeux de langage qui structurent l'idéologie conspirationniste actuelle.

Surtout, il est fait aux aliens et aux humains des malheurs qui ne sont pas sans rappeler la shoah : par exemple, au cours d'un épisode, Mulder découvre que des aliens ont été gazés à titre d'expérience dans des wagons. D'autres épisodes témoignent de la crainte envers les vaccins par exemple, etc. mais aussi d'attentats fermentés par la CIA contre le peuple.

En somme, toutes ces séries couvent un monde que les complotistes se sont appropriés. Le complotisme existait plus ou moins avant mais ce réservoir à idées leur à servi à mettre au goût du jours leurs récites et idéologies. Par un nouveau retournement, le récit de l'alien qui venait combler le vide laissé par la fin de l'antisémitisme de masse survenu après la découverte des camps, a servi à alimenter de nouveau les récits antisémites modernisés. Ces récits font donc intervenir des figures comme les reptiles, le complot mondial, etc. qui ont été réactualisés par les séries.

Commenter cet article