Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Notes sur le progrès

Publié le par Scapildalou

Notes sur le progrès

« La maîtrise et le désir de maîtrise est bien souvent ce qui caractérise le totalitarisme. La possibilité de laisser le temps filer sans prises, de regarder se coucher le soleil sans que rien ne vienne perturber l'homme dont le père à son âge était au lit abruti de fatigue avec comme horizon le travail du lendemain est aussi un progrès. C'en est même l'essence. Le progrès ce n'est pas la maîtrise, c'est le lâcher prise et l'absence de peurs qui fait figure de progrès ; la paix est un progrès, les armes les plus destructives ne figure pas dans ses rangs. »

J'entendais l'autre jour une émission de france culture sur la question du progrès. Je me souvient tout un coup que j'avais écrit des trucs dessus. Il s'agissait d'une série d'articles sur Yann LeCun. Je les ai relu et, quelques mois plus tard, je me rend compte que je suis toujours d'accord avec ce que j'ai écrit.

Je propose ci-dessous une synthèse de mes réflexions sur le progrès ; synthèse qui vaut comme prise de position dans le débat scientifico-politique actuel et rejoint des problématiques de fond :

-ce que je nomme « l'effondrement de la légitimité du savoir » (le savoir « officiel » dispensé par des personnes dont le métier consiste en la maîtrise du savoir est contesté suite à la diffusion non régulée des nouvelles sources de savoir – internet – or cette contestation s'accompagne [pour beaucoup] d'une dévalorisation du savoir constitué, au profit de la diffusion de l'antisémitisme, de la haine, du complotisme, etc.)

-le replis communautaire avec comme corollaire la diffusion de la violence comme source de régulation des relations et des conflits

-la mise à mal des solidarités collectives et de l'égalité

L'objectif de ce texte n'est pas de détailler ces points qui le sont au sein d'autres articles – je vous laisse fouiller ceux qui sont accessibles sur ce site. L'objectif de ce texte est de détailler ce que le progrès veut dire et de savoir quelle place lui conférer au regard des avancées technologiques.

1-Aux origines du progrès

1.1-Prémisses

Le progrès n'est pas une notion excessivement ancienne. Pour admettre qu'un progrès est possible, il faut au moins émettre une critique de la société dans laquelle nous vivons. A ce titre, les inventions ou innovations ne sont pas la résultante d'un manque comme l'affirment certains théoriciens de l'innovation et de la créativité (par exemple les fondateurs et anciens des labos de psychologie sociale humaniste comme le LPS-DT à Toulouse) et ne peuvent être imputés à des personnes en situation de résolution de problèmes (comme le traitent les laboratoires de psychologie comportementalo-cognitives, lorsqu'ils ne sont pas simplement des comportementalistes pavloviens - par exemple, si l'on reste à Toulouse, le CLLE-LTC).

L'innovation, la créativité, résultent d'un débat où intervient un tiers. Sans tiers, pas d'évolution, simplement de la sclérose. Qu'est-ce à dire ?

C'est-à-dire qu'un débat, une conversation, une confrontation est toujours le fait d'un triangle : soi-autrui-symbolique[env.= société]

Soi, c'est soi, là dessus pas de problème, nous n'allons pas ici déblatérer pour complexifier inutilement. Par contre, autrui, peut aussi être soi. Il arrive que l'on se parle à soi-même, souvent, tout le temps même. Lorsque je réfléchis, je me parle, même si le langage est intérieur. Mais qui est le destinataire de ma parole ? Et qui est l'émetteur ? Lorsque je trouve une solution à un problème, qui à trouvé la solution que je me révèle ?

Les modes d'utilisation du langage interpersonnels 'communs' (un émetteur s'exprime envers un récepteur ; le schéma de base d'une conversation entre deux interlocuteurs en somme) n'est pas neutre. En effet, le langage, comme l'avait démontré Vygotsky, est internalisé deux fois par tout un chacun au moment de l'enfance : une fois comme modalité d'échange et une seconde fois comme possibilité de supporter un discours que l'on nomme rien de moins que la pensée. Entre temps, le petit d'homme va commencer à penser à voie haute, avant de penser 'dans sa tête'.

Donc lorsque je pense, je me considère comme si j'étais un autre. La dimension ternaire du langage est maintenue lorsque je pense.

« Ternaire » car, comme nous l'avons dit plus haut, il y a une troisième dimension qui est le symbolique : c'est-à-dire tout ce qui est de l'ordre du formel et de l'informel, du matériel et de l'imaginaire et qui nous réunis, fait que l'on se considère comme membres d'une communauté d'humains, d'interlocuteurs évoluant dans un contexte que nous partageons (il s'agit aussi des dimension culturelles de la relation).

1.2-Aux origines du progrès : une conception du changement

Dénégation : les inventions ou innovations ne sont pas la résultante d'un manque

Prise de position : Les inventions et innovations sont la résultante d'un espace de critique plus ou moins toléré

Les sociétés qui apparaissent les plus orthodoxes et les plus sclérosées tolèrent en leur sein des espaces où du nouveau, de l'innovation et de la création est possible. Quoique orthodoxe chez les orthodoxes, la religion catholique telle qu'elle est envisagée au Vatican de nos jours n'est indubitablement pas la même que celle des siècles passés. Un évêque orthodoxe d'aujourd'hui ne se tiendrai pas fort longtemps hors du bûché s'il avait la chance de pouvoir revenir dans le temps et de débattre de ses positions au XVème siècle par exemple. La question ne se pose pas telle qu'elle, mais ce qu'il faut retenir est que ce qui est orthodoxe au sein d'un dogme aujourd'hui, était nécessairement hérétique il y a peu. L'orthodoxie, comme tous les autres systèmes, qu'ils soient ouvert à l'humanisme ou non, ne se maintient que parce qu'il est susceptible d'évoluer et de s'adapter aux contraintes changeantes.

Simplement, il faut comprendre que les espaces de débat au sein d'une société ne sont pas homogènes. Certains peuvent débattre et imaginer, d'autres non, quels que soient les sujets. Certains de par leur statut social peuvent évoquer les tabous, d'autres non...

Donc les sociétés évoluent, changent sans cesses. Des traditions émergent, d'autres traditions deviennent interdites, on met au goût du jour des traditions anciennes et les anciens affirment qu'elles n'ont en fait rien à voir avec ce qu'ils ont vécu, qu'il s'agit d'un simple folklore.

1.3-Racines du progrès

Dès lors se pose la question de ce qui différencie un simple changement du progrès en question

Dénégation : le progrès n'est pas un simple changement ou du nouveau

Prise de position : le progrès est une prise de position éthique, une façon de considérer une doxa et la valorisation d'un changement

Historiquement, on peut dater les origines de la notion de progrès à la renaissance. Le progrès alors n'arrive pas suite à une recherche de modernité mais bien au contraire par la recherche et la valorisation de l'ancien.

Aux prises avec une contestation de sa légitimité lors du XIVème siècle, la papauté, l'église, voie sa domination remise en cause ; son pouvoir temporel, le pouvoir du pape sur les masses, sur les détenteurs du pouvoirs (rois et seigneurs) et même au sein de l'église est totalement contesté. Cette contestation trouvera son point d'orgue avec le grand schisme puis avec la réforme.

La remise en question qu'impose cette contestation conduit les « sachants », les rares détenteurs du savoir qui vivaient alors à affermir les fondements de leur pensée pour garantir leur légitimité alors mise en ballottage défavorable. Pour affirmer les fondements de leurs dogmes, suivant sans le savoir le proverbe « si tu ne sait pas où tu vas, regardes d'où tu viens », de nombreux penseurs, vont se pencher sur la pensée des intellectuels romains. L'objectif étant alors de se baser sur leur conception des institutions romaines puisque, rappelons-le, le vatican est l'héritier de l'empire romain.

Cette recherche les conduira à la découverte de textes et pensées potentiellement subversives (platon et aristote dans le texte ainsi que l'épicurisme).

Bien entendu ce ne sera pas la maîtrise des textes anciens qui sauvera une église à la dérive. Au contraire, en essayant de comprendre et de débattre des interprétations de ces anciens textes, une nouvelle discipline va émerger : la linguistique. Et si l'interprétation de la langue donne la maîtrise du savoir, certains de ces linguistes vont s'attaquer à la racine du problème pour le bonheur de leurs souverains : ils vont proposer comme langue princeps les langues vernaculaires locales : l'espagnol, l'italien, le français, l'anglais, l'allemand, le flamand, etc.

La dialectique 'nouveaux modes de domination' – 'nouveaux modes de pensée' va « relativiser » (au sens d'instaurer du « relativisme ») les modes de domination. Certes, les pouvoirs seront dits « de droit divin » mais le verre est dans le fruit : les modes de domination sont contestables. C'est au sein des ces modes de contestation que va se loger la notion de progrès.

1.4-L'Humain comme progrès

Il ne faut pas oublier que des événements comme la controverse de Valladolid, suite à la découverte de nouvelles populations, vont remettre en cause tous les fondements de l'occident, au point de se demander ce qu'est l'humain. La question n'était pas vitale auparavant, dans un monde fermé sur ses propres conceptions.

La différence entre les humains n'est pas forcément la différence entre les dieux auxquels ils croient, ni les pratiques sociales – c'est ce qui apparaît alors au XVIème siècle. Inconsciemment, les occidentaux le savent même s'ils disent l'inverse et continuent de massacrer les infidèles à tour de bras. Les peuples dits 'primitifs' imposent une seule conclusion : les évolutions ne sont pas identiques à tous les peuples et certains possèdent des artefacts (avec les rapports sociaux qu'ils imposent) qui leur permettent de dominer les autres (de les massacrer en général).

Le développement de ces artefacts et la remise en question de ce qui fonde l'humain constitueront le diptyque moteur du progrès après la renaissance.

Prise de position : la notion de progrès consiste en un débat entre évolution technique et technologique d'une part et conception de l'humain d'autre part. La synthèse de cette dialectique étant les nouveaux modes d'organisation sociaux.

Notes sur le progrès

Dès lors se pose la question du progrès technologique sans progrès humain. En effet, une société sous surveillance nécessite des progrès technologiques, mais il ne s'agit pas de progrès au sens de progrès humain. Ce serait comme dire que la gestion des camps de concentration avait été un progrès du fait de la capacité à détruire méthodiquement des hommes. Le progrès technique n'est pas réellement le progrès s'il ne vient pas permettre une amélioration des rapports sociaux.

2-Le progrès comme possibilité de rencontrer l'autre

Le progrès n'est même que peu tenu, au final, par l'évolution quantitative des technologies. Ainsi, si certaines technologies en viennent à nuire à l'environnement psycho-socio-biologique, le progrès technologique peut être déclaré nuisible au développement humain.

Dénégation : le progrès ne repose pas sur l'évolution technologique

Prise de position : le progrès, c'est la capacité de l'homme à prendre conscience de sa condition et de l'infléchir vers moins d'arbitraire et plus de bien-être

Le progrès n'est pas nécessairement la maîtrise de la nature. La maîtrise et le désir de maîtrise est bien souvent ce qui caractérise le totalitarisme. La possibilité de laisser le temps filer sans prises, de regarder se coucher le soleil sans que rien ne vienne perturber l'homme dont le père était à son âge au lit abruti de fatigue avec comme horizon le travail du lendemain est aussi un progrès. C'en est même l'essence. Le progrès ce n'est pas la maîtrise : c'est le lâcher prise et l'absence de peurs qui fait figure de progrès ; la paix est un progrès, les armes les plus destructives ne figure pas dans ses rangs.

Le progrès est une notion issue des lumières qui questionnèrent les tyrannies et l'essence naturelle du pouvoir divin. Si les technologies sont au service de cette critique, alors elle font office de progrès mais le progrès ne peut-être que celui d'une société ; la notion de « progrès technologique » est un abus de langage.

La question du progrès s'éloigne donc de celle de la maîtrise des technologies comme le fait par exemple Yann LeCun qui confond le progrès et son salaire : il pense que lorsque le second augmente, c'est que le progrès est en marche.

Le progrès réside ainsi dans la question de ce qu'est le bien être ; l'adresse de cette question n'étant pas soi, mais ce qui fait le soi – sauf si le bien être réside dans le fait de vivre reclu, mais ce n'est pas le cas de la grande majorité des hommes.

La réponse à cette question ne saurait seulement être l'abondance ; l'occident vit dans cette illusion et en fait mourir le monde. Le bien être se trouve seulement dans un double mouvement à la fois

-d'ouverture de l'horizon de chacun et, en même temps...

-...dans la possibilité de poser le regard sur le point d'un horizon, regard qui ne prendra sa valeur que s'il est partagé avec autrui.

Le progrès réside, en d'autres termes dans la possibilité de tous de contempler ce sur quoi chacun voudrait découvrir, ce sur quoi chacun voudrait avoir un regard, et de partager ce qui est contemplé dans des espaces critique.

Le terme contemplation n'est pas à prendre au sens stricte : dans la contemplation se mêle à la fois ce qui est vu physiquement, mais aussi ce qui est imaginé. La contemplation consiste aussi en l'imagination d'un futur meilleurs. Ensuite, la contemplation ne s'offre pas, elle se recherche, et la recherche elle-même ouvre de nouveaux horizons.

Il n'y a ainsi pas de progrès dans l'instant présent mais dans le regard critique sur le passé, et dans l'espérance du futur.

Commenter cet article