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Les niveaux et fonctions de l'idéologie (2.6 à la conclusion globale)

Publié le par Scapildalou

Les niveaux et fonctions de l'idéologie (2.6 à la conclusion globale)

6-une fonction proprioceptive, une fonction de grille de lecture

Au final, quoique produite par des instances sociales restreintes et relativement conscientes de leur activité de création discursive, l'idéologie, après avoir traversé les textes de l'état, les écrits des grandes entreprises, avoir fait entendre sa teneur dans les publicités, sur le ondes, dans les débats, dans les institutions, vient modifier nos perceptions.

La perception est un phénomène éminemment social quoique cela soit peut-être l'élément de l'humain dont les discours affirment le plus haut qu'il est naturel. Mais la perception n'est pas la nature.

Jean Malory affirme ainsi que les premières fois qu'il présente des photographies à des peuples du grand nord, il ne sont pas capable de percevoir ce qu'il y a dessus. De même, à l'inverse, lorsqu'un texte est présenté dans sa langue à une personne, il est incapable de ne pas lire les mots ; et les lettres apparaissent après la signification du mot.

De même les marins qui lisent en des signes par eux seulement perceptibles, dont les liens échappent au profane, une tempête alors que la mer est des plus calme.

De nombreux psychologues et sociologues, parmi les plus éminents et parmi ceux dont les vies ont été les plus tragiques, en l'espèce Maurice Halbwasch et Henry Tajfel, sans parler du philosophe Emmanuel Lévinas, ont montré comment la perception sociale, la perception d'autrui, est influencée par le contexte. (Le behaviorisme situationnel – qui se nomme pudiquement cognitivisme social – appuis aussi, mais pour d'autres raisons, sur la perception située, dans le cas du témoignage par exemple, ou des processus de mémorisation).

L'idéologie sert à nourrir le contexte – de toute façon elle est le texte – et donne des récits qui orientent notre perception. Nous sommes prêt à percevoir certains phénomènes que l'idéologie a objectivé, pas d'autres. En ce sens, si le discours oriente la perception, pour paraphraser Haddad, il est possible de dire que l'on voit avec sa bouche, puisque l'on perçoit avec le discours parlé.

Mais la perception n'est jamais celle d'un élément isolé. La perception est toujours perception d'une scène en cours. Une scène que l'on voit au travers d'un tamis qui laisse passer les informations qui font sens et émiettent et évacuent celles dont la signification n'est pas donnée. L'idéologie fournie ainsi une grille de lecture de la réalité ; elle fournie la vérité et la perception se charge de nous conférer la réalité.

7-une fonction éthique

En nous confiant les modalités des rapports à autrui, c'est-à-dire la valeur que l'on confère à autrui (objet ou humain?) l'idéologie nous offre aussi une éthique toute prête.

C'est là une fonction fondamentale : l'éthique, c'est l'acceptation de la grille de lecture, c'est l'acceptation des valeurs, de la vérité, et le positionnement qui en découle.

Mais l'éthique donnée par l'idéologie ne dit pas ce que la personne va avoir comme éthique. Le positionnement de l'individu face aux conflits éthiques et aux conflits de valeur n'est jamais donné à priori. Si on discute tant de l'éthique, c'est bien que la question de la position face aux forces de la société sur notre rapport au monde est en dernier lieu indéterminée, sinon par une part du sujet qui échappe au sujet lui-même.

L'éthique guide les rapports à autrui jusqu'à ce que, parfois, une part de l'humain résiste et cesse d'accepter l'éthique.

Mais l'éthique reste néanmoins une force qui confère un sens au(x) rapport(s) au(x) monde(s), aux rapports à autrui. L'idéologie classique ne permet pas de considérer l'esclave, au temps du mythe du bon sauvage, comme c'était le cas au temps du servage. Mais la considération d'autrui, sera différente au temps du libéralisme.

L'éthique dont les contours sont fournis par l'idéologie (le contenu étant déterminé aussi par l'histoire des sociétés) offre donc des modalités de rapports à autrui.

8-une fonction de guidage des rapports sociaux

Par conséquent l'idéologie offre des modes de rapport à autrui. Premièrement, elle détermine les places (maître et esclave ; dominant et dominé) ainsi que les statuts et les rôles qui vont avec, c'est-à-dire les attentes et modalités de conduites attendues et effectives. Elle fournie aussi les justification, la naturalisation de ces places et les modalités d'intériorisation et d'acceptation de ces places. C'est là que l'on retrouve la dialectique du maître et de l'esclave d'Hegel.

L'idéologie donne donc la considération qui va avec les places et, partant, la reconnaissance offerte à autrui, voire même le fait qu'autrui soit considéré comme un humain. Elle offre du coup les modalité d'entrée en contact et les signes sociaux de reconnaissance, entendu cette fois dans le sens de « reconnaître le groupe d'appartenance », l'identité de l'autre.

9-une fonction de cohésion

Le groupe d'appartenance, ou plutôt les groupes d'appartenances, sont donc structurés et disposent de marqueurs de reconnaissance qui en définissent les contours. Ces contours ne sont pas nécessairement visible pour tous (les sociétés secrètes par exemple).

En plus de définir les contours des groupes, l'idéologie définie aussi les modalités d'organisation et de structuration des groupes sociaux. De fait, elle fournie une cohésion aux groupes. Lorsqu'une société s'effondre, ce sont tous les groupes sociaux qui s'effondrent.

Par exemple le programme des physiocrates, la dissolution des « corps intermédiaires » (sauf l'union des propriétaires) n'a été rendu possible en france que par l'effondrement de la monarchie. La loi Le Chapelier de 1791 n'a été voté que du fait de l'affaiblissement de la monarchie et de la montée en puissance des propriétaires de moyens de production qui, pour accroître leur profit, avait besoin de se débarrasser des corporations qui bloquaient l'évolution des procès de production (Castel, 1995). C'est alors tous les groupes corporatistes qui, du fait de l'évolution des conditions matérielles de production, se sont retrouvés annihilés d'un trait de plume après un millénaire de domination sans faille.

C'est alors toute la violence qui soutenait les rapports au sein des corporations mais aussi les savoirs conservés par elles avec les modalités de transmission qu'elles sous-tendaient qui se sont retrouvés dépassés.

10-une fonction identitaire

L'idéologie, en donnant aux groupes une cohésion et une place les uns par rapport aux autres, confère donc une identité à ceux qui sont dans ces groupes. L'identité n'est pas une donné naturelle : notre optique empiriste, totalement opposée aux objectivistes qui de la vie ne connaissent que les romans qu'ils écrivent et tiennent pour des textes de philosophie, et d'autrui que des rapports biaisés par des places dont ils ne comprennent en rien l'ordonnancement.

La pratique du psychologue social non behavioriste pour à se rendre compte que l'identité n'est pas une donnée naturelle : l'identité est un concept, elle fournie le nom, mais elle n’unit pas la personne. L'identité postule un sujet qui est toujours le même or même la biologie entre en conflit avec cette perspective : sauf les yeux dont les cellules restent les mêmes au long de la vie, en quelques années le corps régénère toutes ses cellules. A moins de considérer que l'identité réside dans les yeux ce qui est hautement poétique mais n'apporte rien à la question de l'idéologie, il faut bien accepter que la personne est faite de contradictions.

Le psychologue non behavioriste sait ainsi qu'une même personne peut être porteuse d'aspirations contradictoires, d'envie inconciliables qu'elle va chercher à concilier contre tout jusqu'à l'échec complet parfois, de pensée inverses, de logiques non rationnelles, de rapports distendus à la réalité. Une personne est faite de conflit mais le nom, l'identité sociale, ce qui va la faire tenir comme une dans ce que l'on pourrait nommer l'inscription administrative, n'est en rien une réponse à ce qui fait l'unité de la personne et au final son identité d'être. C'est d'ailleurs là la réponse qu'Oedipe ne peut finalement fournir à l'énigme de la sphinx. Une fois que l'on a dit qu'un homme est homme, qu'a-t-on finalement dit ? Rien de son identité personnelle en fait.

Des penseurs comme le psychologue Henry Tajfel ou le sociologue Maurice Halbwasch on insisté sur l'identité sociale. L'identité est définie par les groupes auxquels on appartient. La mémoire, y compris la mémoire individuelle est celle dont les groupes favorisent la transmission.

11-un fonction de guidage dans l'action et de transmission

Partant, l'action, l'activité – par exemple l'art ou le travail – qui nécessitent tant le collectif pour être effectives (voir les travaux de Lhuillier, de Dejours ou de Clot) sont directement déterminées par l'idéologie. La transmission des ficelles du métier se fait par le biais de collectifs, d'équipe de travail, et de groupes de métiers qui eux-même peuvent avoir des idéologies qui vont favoriser l'activité ou non.

Dejours raconte ainsi (1982/2000) que certaines usines pétrochimiques fonctionnent bien en france et non en algérie parce que les idéologies de métier ne sont pas les mêmes. Les travailleurs algériens n'ayant pas peur des accidents, les usines sont sans cesse à l'arrêt ; tandis que les idéologies de la peur et de l'humiliation qui favorise cette peur en france permettent de faire tourner ces usines.

L'idéologie guide dons les actions et les relations sociales qui les habillent

Conclusion

L'objet de cette série d'article sur les niveaux et fonctions de l'idéologie avaient pour ambition de fournir un réservoir de grilles de lectures et de perspectives afin de pouvoir analyser ce qu'est l'idéologie, une notion totalement délaissée (par idéologie...) dans les sciences aujourd'hui, et peu prise en compte dans les sciences dites dures, malgré les interprétations de l'école de Copenhague.

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