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Le sens et la signification, ou « Conférer du bleu »

Publié le par Scapildalou

Le sens et la signification, ou   « Conférer du bleu »

J'ai pour l'habitude, d'ailleurs je l'ai fais à plusieurs reprises sur ce blog, de définir le sens en fonction de la définition qu'en donne Charlot (1999), à savoir comme « le sens entre deux éléments ». Cette définition est très commode et, si je vais la critiquer dans ce texte, ce n'est pas parce que je la trouve inadéquate et dépassée mais bien au contraire, parce que je m'en sert souvent et qu'elle est très juste. Mais elle ne dit rien du processus de signification. Le sens n'est question parce qu'il manque et lorsqu'il absent, c'est parce que le processus de « faire-sens », le processus de signification, n'a pas eu d'issue qui s'est ancrée dans la réalité du sujet.

La définition que Charlot donne du sens « le lien entre deux éléments » est une définition très fonctionnelle. Si je veux aller à un point 'B', c'est parce que je suis aujourd'hui à un point 'A'. Le chemin qui sépare ces deux points, sa direction, a un sens « logique ». Lier des éléments est nécessaire afin de ne pas risquer la perte de sens, qui est synonyme de souffrance (Giust-Despariries, 2003).

Le sens et la signification, ou   « Conférer du bleu »

La définition de Charlot prend son origine dans la linguistique de Saussure. Selon Saussure, la langue est un système de signes arbitraires, ces signes sont composés de deux éléments : le signifiant, et le signifié. Et l'un n'existe que parce qu'il est lié à l'autre. Prenons par exemple l'exemple célèbre du mot 'arbre'. Qu'est-ce que je désigne si j'évoque le mot 'arbre' ? Tout va dépendre d'un second signe, comme par exemple 'forêt'. Dès lors on sait que je parle d'un végétal. Mais si j'avais dit 'phylogénétique', 'des causes', 'généalogique', le mot arbre aurait alors eu une autre signification. C'est l'exemple le plus facile, mais cette facilité, si elle permet de saisir le concept de sens, de lien entre un signifiant et un signifié, est presque trop simple au point de cacher l'essentiel. C'est l'arbre qui cache la forêt.

 

Wikipedia, qui n'est pas si mal fait, ajoute « . Pierre Legendre, qui analyse la « facture institutionnelle du langage » relève à ce propos que le rapport entre le signifié et le signifiant est un « rapport d'obligation », il s'agit d'un « lien de légalité ». Est posée la nécessité logique d'un garant, autrement dit d'une instance tierce, qui vienne accréditer le rapport signifié–signifiant ». Je cite souvent Pierre Legendre, mais ici, cette citation est extraite du Tome I de ses leçons que je n'ai pas lu. Néanmoins il pointe là où je souhaite en venir aujourd'hui.

 

A savoir que le sens n'est pas seulement un lien, il est le témoin de quelque chose qui fait lien, et c'est là l'important.

 

Autre exemple. Si je dis le mot, au hasard, « entendement ». Ai-je besoin de rajouter un autre élément, au fond, pour que le sens de ce mot apparaisse moins flou. Vous allez, comme de juste, dire « non, l'entendement, ce n'est pas comme un arbre, on peut le définir facilement ». Oui, c'est vrai, c'est ce que je me suis dit, moi, personnellement, si vous du moins ne vous l'êtes pas dit. Néanmoins, nous objecterai-je, « entendement » est un mot relativement complexe qui est nécessairement lié à d'autres mots. « L'entendement » est un mot dont l'emploi s'apprend presque seulement si on a eu accès à une définition formelle. La question du sens est donc déplacée, c'est dans la définition que le mot prend sens, et non plus seulement dans son emploi. Le sens n'est alors plus le lien entre deux éléments, mais entre des éléments qui donne un « contexte » et un autre élément.

 

Essayez sans avoir recours à un dictionnaire de conférer du sens au mot « entendement ». Laissez vous un page, ou une demie page pour donner sens à ce concept. C'est d'ailleurs là un jeu intéressant qui pourrai être établi en groupe, au sein d'un atelier d'écriture par exemple, la définition d'un mot et ce qui l'évoque, ce qu'il évoque.

 

Cet exercice mettrait alors en œuvre un processus de signification. En effet, le lien, le sens n’apparaît que si est mis en lumière ce qui lie. Le dévoilement de ce qui lie est un processus de déplacement et de réflexion, de mise en évidence de la façon dont s'est tissé le lien. Elle suppose donc une instance tierce, la même que celle évoquée plus haut par Legendre

Le sens et la signification, ou   « Conférer du bleu »

On retrouve dans le schéma ci-dessus ce qui produit la relation de sens, c'est-à-dire l'action d'un tiers qui, prenant du recul sur une situation, met en lien du sens. Le sens est donc la résultante d'une action, de l'action d'un sujet. Pour un lecteur assidu (je doute qu'il y en ait) de ce blog, il est évident de voir où je veux en venir.

Cette position de tiers n'est pas évidente. Elle implique un recul qui est un véritable décalage, la création d'un regard sur soi et sur le regard que l'on a eu dans le passé. La position de tiers peut être occupée :

-par un autrui intervenant (le psychologue par exemple)

-par soi, au cours d'une situation particulière.

Le sens et la signification, ou   « Conférer du bleu »

Dans tous les cas, la mise à l'écart de soi-même avec soi-même est toujours la résultante du décalage produit par la rencontre avec autrui et avec la possibilité conséquente de se mettre en position d'autrui, tout en restant soi – lorsque je me regarde dans une glace par exemple. La rencontre de soi avec soi est donc le résultat d'une situation sociale, d'un contexte, au sens littéral et psychosocial du terme. Avant d'aller plus loin, nous noterons que ce décalage créé du passé. Le sens, c'est un regard dans le passé : je fait du sens en reliant (maintenant, dans un instant) deux éléments qui prennent source dans le passé (l'avant) quoique un de ces deux éléments puisse advenir dans le futur (j'ai toujours voulu être... ce qui explique pourquoi je n'ai jamais réussi...)

Le sens, c'est le temps. Mais le temps n'est jamais que le temps subjectif. Le temps est social, il est institutionnel.

Si l'on ne rajoute pas l'institution dans le processus de signification, alors le sens ne peut émerger. Regardons par exemple les fresques préhistoriques. Leur sens nous échappe. Leur signification ne peut être établie car nous avons les signes mais ces signes, si nous savons qu'ils sont symboles, ne symbolisent pour nous que ce que nos institutions présentes nous permettent de leur conférer comme sens. C'est ainsi que l'on dit ces fresques faites par des Chamanes, pour une religion primitive, pour représenter la nature, la peur, etc. Bref, on ne sait rien. Mettons qu'un homme préhistorique réapparaisse et nous fasse une visite guidée. Et bien, surtout s'il s'agissait d'un peintre isolé de cette époque, ses explications nous conféreraient son regard et son unique regard, laissant trouble le sens conféré par sa société d'appartenance. Certes, un coin du voile serait levé, mais le sens émergerait vraiment et uniquement si plusieurs hommes et femmes de cette époque venaient nous donner leurs explications de ces peintures.

Le sens et la signification, ou   « Conférer du bleu »

Le sens n'est jamais donné par un sujet en position de tiers mais par un sujet, parce que le sens est toujours singulier, dans un dispositif contextuel (un contexte qui permet de donner du sens) qui créé une situation de réflexivité, en fonction de sens préalable conférés par l'institution. Sinon par l'institution, du moins par un « arrière plan » qui est « hérité », comme le dit Wittgenstein dans son dernier ouvrage inachevé, de la certitude (§94 et sq.)

« Puis-je douter de ce que cette couleur s'appelle bleu ? » demandait-il (ibid. §126). S'il avait pu écouter Bashung ou Christophe, alors il aurait eu la confirmation de ce que le sens, même celui des couleurs, ne peut échapper au doute. Mais ce doute n'est-il pas nécessaire pour un peu de poésie ?

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